mercredi 15 avril 2015

Epilogue







Epilogue


Stephano raconta à Mey l'incroyable rencontre qu'il venait de faire: le militaire de ses interrogatoires Hakim Ait Mansour était son père. Celui-ci l'avait reconnu grâce aux interrogatoires et vérifié sa filiation grâce au test qu'il avait fait faire pour soit disant le sida. Stephano venait d'apprendre tout cela dans la voiture qui le ramenait de la prison Sekarji à l'aéroport.

Hakim lui avait décrit son retour en Algérie, le peu de places hors mis dans l'art officiel pour des diplômés comme lui. Il avait souhaité repartir en France mais le visa lui avait été refusé. Après une période où il avait sombré dans l'alcool et le sexe épais, il avait fini par rentrer dans l'armée et il avait vécu la dérive de l'Algérie en étant dans le système en pleine guerre. Il lui décrivait les acarnes du pouvoir, les règlements de compte, les clans divisés des militaires, les manipulations des barbus du GIA, les moines de Tibherine, l'assassinat de monseigneur Claverie à Oran...

Stephano racontait tout cela d'une voix monocorde ou pointait le soulagement de rentrer au pays avec des réponses enfin. 

Il était comme un vieux gentilhomme qui aurait été longtemps en quête de sérénité et dont un trouble ultime continuait à faire trembler la voix comme un nageur harassé sur sa planche de salut.
Meymana, elle aussi, était attablée à ce pays comme au Cercle d'Eden et elle jouait aux échecs avec Duchamp. 

Trop de complexité, de variations comme un désir forcé d'ouvrir le champ et l'horizon à la fois. Meymana voulait retrouver sa voix posée entre lyrisme et détachement qui traversaient les nombreuses pièces d'un film en scope.

Elle ne voulait plus de l’absence, de temps morts et de la tension permanente entretenue chaque jour, d'une heure à l'autre, au point que les passages sereins vibraient de l'envolée précédente. Elle n'avait eu de cesse de se cogner aux frontières, elle souhaitait de la force et de la cohésion, sans son crépitant, qui épuisait son cœur et son corps.

Chapitre 16 La pluie sur Alger


La pluie sur Alger

Meymana et Neyla retrouvaient Alger sous une pluie drue qui lavait la ville de sa poussière et de sa pollution urbaine. Le ciel était bas et les passants pressaient le pas pendant que la voiture les ramenait de l’aéroport Boumediene.

Le quartier El Harrach était boueux et le lit de l’oued se remplissait.
Arrivées à Kouba, les escaliers ruisselaient d’eau et l’inquiétude des habitants réveillait les souvenirs des inondations. Au volant Haroun racontait l’échec des dernières démarches effectuées.

Ce faisant, il taquinait Neyla sur son séjour à Oran en vantant la majesté des paysages kabyles. Meymana aimait son nationalisme régional, elle en souriait souvent, et parfois s’en agaçait. Neyla déployait sa séduction sur Haroun tout en guettant Mey dont elle espérait piquer la jalousie.

Meymana était jalouse et amusée du regard qu’Haroun posait sur le charme vénéneux de Neyla.
Le lendemain, après sa visite à Stephano, elle prendrait l’avion pour la France et laisserait derrière elle son désir et son trouble. Haroun avait femme et enfants et elle avait eu son lot d’hommes interdits, elle avait besoin de retrouver ses repères.

Elle avait trouvé Stephano effondré, dans une grande angoisse et se souciant plus de sa mère que de lui-même; il craignait des pressions voire des représailles sur elle. Pour sa part il semblait accepter son sort et se résigner à passer un certain temps dans les prisons algériennes.

Cette posture nouvelle chez lui, révoltait Meymana. Elle lui annonçait son départ pour la France afin de mobiliser certaines personnes qui pourraient intervenir en hauts lieux. L’annonce de ce départ eut pour effet de le déstabiliser un peu comme si, Mey était le seul élément sécurisant autour de lui.
Il n'oublia pas, cependant, de lui parler de ses sentiments pour Neyla et Mey lui fit comprendre à mi mots son penchant pour les femmes, ce qui finit de l'accabler.

En quittant Stephano, Meymana était tellement submergée par son angoisse qu'elle se posait la question de prolonger son séjour à Alger. Elle craignait un acte définitif de Stephano. Haroun l'en dissuada, lui enjoignant fermement de ne pas se mettre en danger ce qui serait d'aucune aide à Stephano. De plus il avait arraché une autorisation de visite sans limite pour Stephano, il pourrait ainsi veiller sur lui, il le promit à Meymana.
Elle dut convenir qu'il avait raison, il alla donc chercher sa voiture pendant qu'elle préparait sa valise.

Une heure, qui lui parut interminable, passa avant de voir revenir Haroun avec un sourire énigmatique et un regard hésitant : il venait de recevoir un coup de fil mystérieux, lui annonçant la libération de Stephano et son expulsion pour la France dans le même avion que Meymana. La voix lui annonçait qu'il déposerait lui-même Stephano à l'aéroport Boumediene. Mey hésitait entre la joie et la méfiance : est-ce une manipulation, un piège ou un retour à la raison diplomatique ? 

La joie pris le dessus, et elle sautât dans les bras de Haroun qui lui déposa un baiser furtif sur la tempe. Elle appela Neyla qui arriva aussitôt essoufflée et exubérante.
Cependant Haroun avertit par précaution des camarades, leur demandant d'être présents à l'aéroport, de manière dispersée, et de ne se rassembler que s’il y avait danger. Meymana arriva la première, suivi de Neyla et Haroun qui obtint l'autorisation de l'accompagner sur le tarmac.
Tout semblait calme et normal, mais il n'y avait aucune trace de Stephano.

Elle allait embarquer, inquiète à nouveau, lorsque Haroun lui chuchota à l'oreille qu'il avait aperçu Stephano accompagné d'un homme caché derrière des lunettes noires et un grand imperméable comme dans le films de série B. Stephano avait fait un mouvement de la main lui signifiant qu'ils allaient se retrouver dans l'avion.

Meymana se décida à quitter Haroun très émue et peu rassurée malgré tout. Elle savait que derrière elle, elle allait laisser quelque chose d'indéfinissable et de définitif. Ce n'était pas de l'amour, mais une envie de l'amour. Durant ces quelques jours elle avait danser avec une ombre, mais pour une raison inconnue elle ne se  sentait pas libre. Elle était liée, mais à quoi, à qui ?

Meymana cherchait  la place quatre-vingt-quatre lorsqu'elle aperçut Stephano assis à la place quatre-vingt-trois. Contrôlant son émotion, elle s'assit à coté de lui comme à coté d'un inconnu, seul le pied de Stephano crocheta le sien sous le fauteuil pour bien vérifier qu'elle était bien réelle et ce jusqu'au décollage de l'avion.

Les larmes commençaient à secouer le corps de Meymana. Stephano la prit dans ses bras à la grande surprise de la passagère qui était assise de l'autre cote et avec qui il avait commencé à converser.
Fériel était une Algérienne de Tlemcen, les yeux mordorés entourés de cheveux blond vénitien comme en voyait dans cette ville, coupés au carré façon garçonne, une tunique baba cool sur un jean de rigueur. Stephano reconnaissait la soie du foulard  qu’elle portait autour du cou : c’était une mrama dont les femmes se voilaient avant le fondamentalisme ; Fériel l’avait teint en rouge et machinalement l’entourait sur son poignet comme un bracelet tout en lui racontant ses études de lettres, sa thèse sur Stendhal, son groupe de rap qu’elle avait quitté comme son fiancé d’ailleurs. Ses phrases semblaient méditées, retenues mais au bord de l’excès.

Chapitre 15 Le hammam de l'Horloge


      
Le hammam de l’Horloge

Stephano en était à son quatrième jour de détention et à son huitième interrogatoire avec, sans cesse, le même motif «  il était un agent infiltré par une puissance étrangère qui se cachait derrière des motifs intellectuels et humanitaires ». « Depuis le Printemps arabe, ils étaient des centaines à activer dans le monde arabe et les autorités en avaient moult preuves ».
L'interrogatoire commençait toujours avec le même rituel la visite de son site Facebook où il y avait une série d'articles qui témoignaient du rachat de certains lieux et espaces en Algérie et Alger en particulier par des prête-noms afin de blanchir l'argent sale et ceci y compris en France, y compris à Grenoble.
Ce jour là, le militaire qui le questionnait était sibyllin, une fois de plus. Il semblait plutôt raffiné et chose curieuse pour Stephano, il orientait ses questions sur son activité à Grenoble mais surtout sur son entourage familial et le pourquoi de ses différents séjours en Algérie. Celui-ci s’était curieusement présenté, il s'appelait Hakim Ait Mansour.
Parfois il lui arrivait d’arrêter net l'interrogatoire. Il sortait alors brusquement de la pièce comme troublé par ses propres questions. D’autres fois il ne venait pas, durant plusieurs jours et, se faisait remplacer par un autre qui déroulait toujours les mêmes questions dans le même ordre :
1 son lieu et date de naissance
2 L’activité de sa mère à sa naissance
3 L’activité du père
4 le quartier où il habitait et les amis avec il était en contact pour cette mission.
Un jour on le gratifia d’une prise de sang « pour vérifier qu'il n'avait pas le sida » avait-on expliqué. Stephano s'inquiétait de plus en plus, il commençait à craindre des pressions qui pourraient se faire sur sa mère ou ses amis à Grenoble. 

En effet, il ne connaissait que trop bien les liens entre la France et l'Algérie, les frontières qui devenaient soudain très poreuses lorsqu'il s'agissait de maintenir un système répressif. Il avait eu l'occasion maintes fois, d'observer cela durant les années quatre-vingt-dix, durant la guerre civile où la France avait été un allié sur et indéfectible pour la junte militaire.

A Oran, Meymana venait de rencontrer une personnalité hautement placée qui lui avait signifié son incapacité à faire quoique ce soit pour elle. Le pouvoir était dans une très grande paranoïa du fait du Printemps arabe et, chaque intervention de sa part deviendrait suspecte et le mettrait lui même en danger. Il en était sincèrement désolé, mais la situation étant extrêmement sensible et il lui fallait redoubler de prudence. 

L'étau se resserrait sur Stephano et les nouvelles de Haroun n'étaient guère plus encourageantes ; tout moyen d'action semblait bloqué. Au mieux, Stephano allait passer plusieurs mois, voire plusieurs années, incarcéré ou serait expulser vers la France, au pire il s’ajouterait aux nombreux disparus jusqu’à ce qu’on oublie son existence et même son nom. Haroun conseillait  aussi à Mey et Neyla de rentrer en France car certaines de leurs allées et venues étaient observées avec  de plus en plus de suspicion.

Meymana et Neyla décidèrent alors, de faire une pause hammam pour essayer d'évacuer toute la tension et l’angoisse. Elles optèrent pour le Hammam de l'Horloge dans la vieille ville d'Oran.
La première pièce très chaude ralentissait la respiration comme pour mieux entrer en soi, enveloppées de la vapeur, elles passèrent dans la deuxième pièce moins chaude où trônait la tayaba e à adoucir les corps avec son gant rugueux et vigoureux. Mais Neyla proposa à Mey de lui faire elle même le gommage de son corps.

Pendant que Mey posait des interrogations sur les raisons qui avaient précipité Stephano dans ce gouffre, Neyla gommait son dos, ce corps que les années avaient rendu plus généreux et plus doux. Elle en aimait les formes, l'élasticité de sa peau, l'odeur qui s'en dégageait qui mêlée à la vapeur venait la troubler. Meymana lui retira avec douceur le gant de gommage qu'elle enfila à son tour pour s'occuper du corps de Neyla qui frémissait sous sa main, tout en lui racontant son amour des hommes. Puis elle dénoua ses cheveux pour les enduire de rassoul et d'huile d'argan, pendant que Neyla procédait à un henné.

Ainsi parées, elles passèrent à l'autre pièce où elles procédèrent au rinçage. Une fois fait, elles s'entourèrent le corps de la fota et sortirent se reposer sur les sedariettes et déguster un thé à la menthe tout en continuant leur conversation.
Neyla cacha sa déception et sa frustration derrière une contradiction très littéraire : non certains passages de l'œuvre de Kateb n'étaient pas datés !



Chapitre 14 Le retour à Alger


Le retour à Alger

Meymana retrouvait Haroun après plusieurs années. La blessure due à l’échec de son intrusion dans la vie politique algérienne était presque refermée. Elle étreignait Haroun avec la force de la culpabilité qu’elle avait enfouie en elle, cependant que l’air d’Alger commençait déjà à l’oppresser.
Mais les bras de Haroun la rassuraient ou du moins tentaient de le faire. Il connaissait toutes ces émotions, et se rappelait la lettre qu’il avait reçue, il y a quelques années, lorsque Mey lui annonça sa mise en retrait de la vie politique. 

Puis un long silence s’était installé entre eux, ponctué de temps en temps par un coup de téléphone ou un livre envoyé, toujours de poésie, comme, pour lui rappeler l’essentiel de la vie.
A cette époque il avait semblé être attiré par elle, et, avait pris sa spontanéité pour une réponse favorable à son désir, pris qu’il était dans ses représentations sur les Oranais réputés accueillants avec ce que cela supposait de dérive langagière lorsqu’on parlait des femmes.
Puis il avait appris à la connaître, à la respecter et finalement à beaucoup l’estimer. Il avait trouvé en elle, une camarade de parti, loyale, engagée sur le terrain, avec un sens de la stratégie assez aigu, surtout chez les femmes encore si peu nombreuses en politique. 

Meymana avait aussi en elle, ce sentiment de dette et de culpabilité envers le pays, sentiment pourtant si peu présent en Algérie et  sur lequel Haroun s’était beaucoup interrogé quant à la cause. De son coté, Meymana avait pour ce grand montagnard placide, du respect et elle lui était reconnaissante d’être parmi ces hommes qui faisaient l’honneur du pays en prenant leurs responsabilités dans un climat non seulement dangereux pour leurs intégrités physiques mais aussi pollué de manipulations de toutes sortes, toutes aussi menaçantes, dont le pouvoir était expert en la matière. Malgré son calme stoïque, elle savait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, chez Haroun la fièvre subtile était bien là, lovée dans une phrase pince-sans-rire décalée, précise, maitrisée du désespoir cru. Neyla était là aussi. 

Le temps ne s’était pas écoulé, il s’était déposé en couches successives avec le passé en dessous et il résonnait. Tous les trois s’étaient retrouvés dans  la chambre d’hôtel de Neyla qui parlait de sa voix grave qui se faisait gutturale et charnue comme une cérémonie sensuelle avec une douceur désolée. Elle racontait l’arrivée à Alger, le climat extrêmement fiévreux de la ville, la rencontre avec Stephano puis son arrestation inattendue. Haroun complétait par des informations récentes sur les arrestations des autres camarades. Il avait pris un rendez vous avec un ancien ministre de sa connaissance avec l’espoir que ses réseaux étaient encore actifs pour sortir Stephano de ce piège dans lequel il était tombé. 

Meymana ne pourrait pas voir Stephano avant une semaine, aussi elle décida de prendre l’avion pour Oran où elle espérait trouver d’autres soutiens. Neyla lui demanda de l’accompagner ce qu’elle accepta volontiers. Haroun ne pouvait se déplacer avec elles du fait de ses obligations militantes et le soir il avait le mariage d’un ami très proche chez qui il  leurs proposa de se rejoindre ; c’était la cérémonie du Henné le soir  même. Rapidement dans leur trio s’était installé un rare climat d’intimité partagée. 

Ils entrèrent dans une grande maison d’architecture arabe traditionnelle avec des mosaïques sur les murs jaunes, blanches et vertes, des colonnes de stuc et des arcades à n’en plus finir. Les femmes étaient assises dans le patio à ciel ouvert, parées de robes richement brodées au fil d’or la poitrine recouverte de perles et de bijoux.
Un orchestre de femmes jouait de la musique andalouse et les envolées du luth accompagné de la derbouka et du cithare faisait se balancer le corps de Neyla. 
Meymana vivait cette parenthèse joyeuse comme un moment onirique dans la grande tristesse où elle baignait comme dans une miniature de Racim. 

Il y avait là une douceur paradoxale. Neyla était ravie. Le chant de la chanteuse s’élevait comme quelque chose d’assez primal, rageur qui expulsait les angoisses de l’attente et de la mort. Haroun, adossé à une colonne, observait Neyla, troublé par sa séduction presque agressive. Le regard de Mey sur lui le surpris dans cette rêverie vertigineuse. Elle sourit.

L’arrivée au dessus de la coté oranaise, la descente vers l’aéroport d’El Senia la sortit de ses pensées.















Chapitre 13 La sanction


La sanction

Stephano était prostré dans sa cellule dont les murs suintaient de crasse et d’humidité. Les cafards semblaient chez eux, ils étaient énormes, bruyants même et la nuit on pouvait aussi apercevoir les yeux luisants, moqueurs des rats s’emparant de leur territoire. Alors Stephano fredonnait Robert Wyatt comme un chant du grillon dans la nuit, espérant qu’il tiendrait à distance ses nouveaux compagnons.
«Au début, des comètes balbutiaient, ni poissons, ni rades, ni horloge, ni mesure… Rien que des mots futiles et profonds, fugitifs et gracieux qu’il récitait comme un conteur qui se grefferait une langue inventée et ainsi convoquerait une nébuleuse d’images, de couleurs et de sensations oniriques qui l’empêcherait de faire démultiplier son angoisse de l’enfermement.

Ils étaient deux dans cet espace nauséabond, l’autre homme était un détenu de droit commun qui en était à son troisième séjour en prison. Il était jeune, avec une barbe hirsute et un bon niveau de langue en Français. Mohand était diplômé de la faculté de biologie d’Alger, sans appétit, ni pour la vie ni pour la mort. Il vivait de débrouille en attendant de trouver un poste ou même un petit boulot qui lui permettrait de se nourrir et se vêtir. Les jours passaient pour lui dans le désespoir et les amphétamines. Puis un jour un imam était venu lui parler et depuis il déambulait dans les rues de la Casbah le Coran dans une poche, et les amphets de l’autre qu’il avait arrêté de consommer mais qu’il continuait de vendre. Avec Stephano il parlait religion et poésie, tous deux aimaient Rimbaud et Baudelaire.

Mohand lui apprit certains mots typiquement algérois comme Entik que l’on pouvait traduire par : ça va ? Les Bouzias, qui étaient les durs de la Belle Epoque, l’utilisaient, ce n’était ni de l’arabe, ni du berbère ni du français et cela datait du temps où résidaient à Alger etturck , les Turcs, el malttia les Maltais et les Spagnouls (les Espagnols) tous Ouled el Bled fils du pays. On entendait aussi beaucoup Zaâma qui illustrait l’ironie  à l’algérienne, acide et complice à la fois. Zaâma ou soi disant, pouvait être placé dans une phrase aussi souvent qu’on le souhaitait, y compris en français, pour montrer qu’on n’est pas dupe. Cependant pour Mohand, parmi tous, H’nana qui voulait dire tendresse, était le plus beau. Stephano lui apprit l’Oranais : Nichen c’est à dire tout droit, un mot mystère qui n’était ni arabe, ni targui, ni kabyle. Si tu veux être mon copain, Hand, tiens-toi nichen ! Stephano fut sorti de sa cellule et déféré devant le juge pour entendre ce qu’on lui reprochait. La sanction tomba : atteinte à la sureté de l’Etat par une puissance étrangère. Un long filet de sueur coula de sa tempe à sa joue s’arrêta au coin de ses lèvres .



Chapitre 12 Intérieur nuit


Intérieur nuit

Haroun demanda des nouvelles de Meymana, celle-ci avait été active sur le plan politique durant la guerre civile, puis déçue de ne rien voir aboutir après dix ans de conflit meurtrier, elle était revenue à la peinture, puis elle avait commencé à écrire sur ce sentiment d’échec pour conjurer la violence de l’effacement pendant que d'autres se taisaient et étouffaient leurs désillusions. "Ecrire c'est hurler sans bruit" avait dit Duras.
Il l’avait vu arriver, jeune femme immigrée arabophone dans un milieu kabyle, passionnée, avec une soif d’idéal et de liberté mue par le refus des faux-semblants, comprenant de manière cérébrale et intuitive à la fois les enjeux stratégiques de ce qui se passait en Algérie.  Son appartement à Grenoble était la base arrière pour le repos de la guerrière aimait-elle à dire : beaucoup de camarades y  trouvaient un refuge pour souffler quelques jours loin de la violence et de la paranoïa.

Haroun était très critique envers ce qu'il appelait "les Kultureux". Ils avaient été pour lui les fossoyeurs de l'espoir politique, le pouvoir avait joué avec leurs revendications légitimes de reconnaissance de la culture berbère pour diviser le pays entre arabophones et berbérophones puis le nationalisme culturel avait fait le reste. D’aucuns étaient devenus des supplétifs de la junte militaire et, parmi eux, même certains qui avaient fait de la prison en même temps que lui suite à la répression qui a suivi le "Printemps berbère" en mille neuf cent quatre-vingt. En parallèle il était arrivé à peu prés le même scénario aux associations féministes, une militante connue deviendra ministre sous la dictature sans que rien ne soit touché au "Code de la famille" revendication centrale du mouvement féministe algérien. 

La France avait servi de lieu pour les caravanes médiatiques qui allaient et venaient de part et d’autre de la Méditerranée et qui confortait un régime sanguinaire avec comme alibi la lutte contre l’intégrisme religieux. Là aussi, le scénario servira par la suite par d’autres régimes arabes tout aussi « démocratiques ». Oui Haroun leur en voulait, il connaissait la duplicité et l’ambition de certains et la finesse et la force du pouvoir à le sentir et à l’utiliser. Stephano pensait à la France où il aurait fallu aussi que la culture s’engage, elle était devenue trop esthétisante.

Stephano et Haroun était attablé face à la mer avec ce qui aurait du être un délicieux café turque mais au vu de l'état de l'établissement, le breuvage n'était pas à la hauteur de  l'espoir de Stephano et Haroun dut lui faire la promesse d'aller à la Pêcherie, un vieux quartier d'Alger, plus tard pour combler cette frustration. Mais Stephano avait la passion du bord de mer et en particulier de la Méditerranée. 
Il était heureux de retrouver Haroun, son rire franc dans un corps massif charpenté de montagnard de Kabylie avec des grands yeux noirs en amandes franchés de longs cils, des cheveux noirs éparses et un sourire malicieux. Stephano l'admirait aussi parce qu'il était le seul homme politique -qui avait eu des grandes responsabilités quand même- à être capable de porter sans ciller une veste à carreaux jaunes et oranges sur une chemise à rayures bleues turquoise. C'était à ses yeux un signe de forte personnalité ou d'ignorance totale des codes qu'il assumait visiblement avec beaucoup de détachement quand les leadeurs du parti lui en faisaient la remarque.

Le lendemain Stephano se dirigeait vers la Grande Mosquée, lorsque sur le chemin il remarqua un grand nombre d'effectifs policiers: les rues étaient quadrillées par les cars de CNS (la compagnie nationale de sécurité). L'information avait du circuler dans les officines, le pouvoir étant plus paranoïaque que jamais à cause de la situation dans le monde arabe, en Egypte en particulier. Ils avaient mis les moyens dans les écoutes téléphoniques et le renseignement sur les groupes, politisés ou non, pourvu qu'ils aient quelques velléités de résistance au système.

Il reçut un coup de fil de Neyla, qui elle avait décidé de ne pas participer à une manifestation devant une mosquée. Elle l’enjoignait d'être prudent car le groupe craignait les provocations du pouvoir. Taquin et, narquois, Stephano rassura Neyla ; il avait connu des situations beaucoup plus délicates en Algérie.

Arrivé sur le site, il remarqua qu'il y avait beaucoup de monde à la manifestation, dont certains camarades appartenaient au même parti qu’Haroun. Ceux-ci, au vu de leurs expériences, proposèrent de mettre en place le cordon de sécurité. Haroun arriva plus tard, très inquiet, ses dernières informations mettaient en garde contre des risques de provocations, il remarqua grâce à son habitude de ce type de contexte, tout en expliquant la situation aux camarades, bon nombre d'agents de la sécurité militaire infiltrés.

Puis soudain, à la surprise de tous, la police chargea. Les gaz lacrymogènes étaient lancés et leurs fumées brulaient les yeux des manifestants qui commençaient à fuir pour certains. La peur commençait à gagner et affoler la foule. Neyla culpabilisée de ne pas participer, avait fini par les rejoindre,  ne distinguait plus Stephano. Elle alerta Haroun qui partit à sa recherche. Celui-ci réalisa vite la situation.

Certains manifestants étaient embarqués dans les fourgons et il lui semblait reconnaitre la silhouette de Stephano avec d’autres camarades au travers des grilles, mais trop tard la camionnette démarrait en trombe. Neyla fut alors prise d'une crise de panique et Haroun la tira vers lui pour la mettre à l'abri, alors que l'on commençait à entendre des tirs.  Haroun savait que c'était de l'intimidation, que le pouvoir ne prendrait pas le risque de faire  tirés par l’armée et de faire des morts : Octobre quatre-vingt-huit était dans toutes les mémoires.
Le cordon de sécurité fonctionnait, malgré tout, ce qui permis de faire reculer les camarades tout en faisant un écran face aux militaires; puis ils se dispersèrent à leur tour, donnant rendez vous à ceux qui voulaient, au siège du parti où il fallait essayer de compter les absents et ceux qui auraient pu être arrêter. Arrivée au siège du parti, Neyla appela Meymana pour la tenir au courant de ce qui se passait à Alger mais surtout de la situation de Stephano. Après la surprise d'avoir Neyla au téléphone et s'être informée du lieu où elle se trouvait, Mey demanda à parler à Haroun qui lui confirma que la situation était très sérieuse.
C’était même grave à cause de la nationalité étrangère de Stephano. Haroun lui raconta que les généraux étaient très tendus depuis le début de la révolte en Tunisie, certains commençant à vendre leurs biens et à transférer les fonds à l'étranger. Ils prirent rendez vous pour le lendemain au téléphone pour plus d'informations quant à la disparition de Stephano. Cependant Meymana avait pris sa décision. Elle allait descendre à Alger. Il lui fallait sortir Stephano de l'Algérie et du piège dans lequel il s'était mis malgré sa mise en garde.
Dés qu'elle aurait la confirmation de sa rétention elle alerterait la Ligue des Droits de l'Homme. Elle s'effondra, sidérée dans un fauteuil puis se précipita dans la cuisine se faire un thé aux Moines pour ne pas pleurer: elle était entrain de revivre les pires moments des années quatre vingt dix où les camarades disparaissaient dans les geôles du pouvoir  au milieu d’une guerre clandestine sans front. Elle avait envie de hurler sa douleur ravivée.





mardi 14 avril 2015

Chapitre 11 Haroun


Haroun

Il retrouvait les anciens de la tragédie de quatre-vingt-onze et du "Printemps berbère". Il avait une affection toute particulière pour Haroun, qui avait connu les geôles du pouvoir suite à la répression de 1980 contre le MCB (mouvement culturel berbère) lors du « Printemps berbère qui avait enflammé le pays suite à une interdiction faite à l’écrivain Mouloud Mammeri, de présenter son livre sur la culture kabyle lors d'une conférence. La question de la reconnaissante de la culture et de la langue berbère se posait ainsi sur la scène politique, enfin!
En quatre-vingt-dix Haroun avait intégré un parti d'opposition dont il était devenu le leader et il avait fait partie des négociateurs avec des représentants d'autres sensibilités politiques du « Pacte de Rome » qui souhaitait une solution pacifique et politique à la tragédie qui se déroulait avec un peuple pris en tenailles entre les islamistes armés et les militaires.

Haroun et Stephano passèrent leur nuit à évoquer les événements récents de la place Tahir en Egypte, la révolution tunisienne, la Lybie....
Haroun faisait beaucoup de parallèle entre la situation égyptienne et algérienne : une armée au pouvoir soutenue par les puissances occidentales, un pays dont la religion dominante se radicalise et se politise, une très grande misère sociale et une manne d'hydrocarbures accaparée par quelques-uns. L'Egypte risquait à tout moment de basculer dans la violence si le scrutin électoral n'était pas reconnu  et on était dans un bras de fer entre l'armée et les "frères musulmans" comme en quatre-vingt-onze avec le FIS en Algérie. Haroun était inquiet de la situation au Proche Orient et il lui semblait que les Occidentaux, avec des intérêts troubles, jouaient avec le feu, eux, qui avaient été si indifférents à la situation algérienne en quatre-vingt-onze et aux deux cents milles morts qui en suivirent. 

II évoquait aussi l'état de l'Université où il enseignait, il lui décrivait la censure morale qui y régnait, la misère sociale et la corruption qui gangrenait le système éducatif. Il racontait qu’on était passé d’un état de siège aux premiers élections libres, de l’arrêt du processus électoral, au retour, et, à l’assassinat du Président Boudiaf, et à la guerre sans trace ni front pour être aujourd’hui dans une Algérie extenuée vivant une pression omniprésente doublée d’une psychose prête à se réveiller au moindre vent mauvais. 

Haroun haïssait ce pouvoir militaire de tout son être, il avait bien tenté de s'exiler à Paris mais il était vite revenu ne supportant pas, la culpabilité qui le rongeait d'avoir laissé ses camarades derrière lui, ni le manque de tous les lieux écrins de pierres baignés de lumière où les figuiers, les oliviers et les oiseaux mutins se mettaient en dialogue. Il aimait cette espèce de saudade frangée d’ironie et cette respiration inattendue qui vient spontanément lorsqu’on s’accorde à la nature de la vie en Méditerranée aussitôt sorti d’Alger où tonnait la déflagration du monde.

La guerre avait ceci de particulier qu’elle poussait à l’extrême jusqu’à l’absurde, jusqu’à la mort, la logique de la mémoire collective. Les guerres du passé pouvaient peser parfois très lourds sur des générations bien après les signatures des armistices et des frissons continuaient de naître sur les corps, des générations suivantes, des années et des décennies plus tard.

Chapitre 10 La robe rouge carmin


Une robe rouge carmin

L'ambiance était fiévreuse dans le groupe, certains pensaient que leurs actions étaient molles, peu efficaces dans la mobilisation parce qu’elles ne posaient pas les véritables problèmes qui étaient que des pans entiers de l'économie algérienne était livrés aux trafics et trabent de toutes sortes. L'immobilier, en particulier dans les grandes villes faisait l'objet d'une grande corruption. Les espaces culturels devaient laisser la place aux échoppes de vêtements  contrefaits made in Coréa ; les Algériens étaient friands de marque. Certains se prononçaient pour un setting devant l'Assemblée Nationale Populaire, d'autres devant la Grande Mosquée le jour de la 27ème nuit du Ramadan quand les officiels et les costumes-cravates seraient là pour ce jour particulier dans le calendrier musulman. Stephano s'approcha de la Grenobloise rencontrée le matin pour avoir son avis "laïque" sur la proposition de manifester devant la mosquée. Elle semblait hésiter entre le principe de ne pas faire de politique prés des lieux de culte et l’efficacité de la proposition.
Ils évoquèrent alors Grenoble avec ses montagnes, ses quartiers et ses cafés sur les places. Ils parlèrent de la dernière exposition sur l’œuvre et la vie de Kateb Yacine à la bibliothèque d’études, à laquelle Neyla avait participée. Puis alors  qu'ils continuaient leur conversation animée avant que leurs amis se décident sur le lieu de rassemblement, ils s'aperçurent que tous deux connaissaient Meymana.
Stephano était face à Neyla et évoquait sa thèse sur Kateb Yacine qu'il avait lue à Grenoble. Il la félicitait pour son travail, lorsque qu'il s'aperçût  qu'il la trouvait émouvante et hiératique à la fois.
Neyla portait une robe rouge carmin avec une ceinture brodée or, rouge et vert qui lui mettait en valeur ses hanches et sa poitrine; un collier de corail avec un talisman kabyle ornait son cou élégant; un châle en satin rubis masquait ses épaules. Des cheveux noirs encadraient un visage à l'ovale à la Modigliani, seuls ses yeux noirs trahissaient une fébrilité intérieure. Il aimait le timbre grave de sa voix, ses mots passionnés dans un corps presque immobile. Il émanait d'elle une tranquille assurance et elle semblait sure de son charme et de son intelligence.
Au milieu de discussions politiques rudes, Stephano était troublé et Neyla l'observait amusée, tout en le ramenant au réel de la discussion en cours : le groupe avait choisi de se retrouver le lendemain devant la grande mosquée.

Les textos d'information de l'événement commençaient à crépiter hors des téléphones portables.
Stephano souhaitait revoir certains anciens dirigeants politiques de l'opposition pour comprendre pourquoi ceux-ci n'étaient pas mobilisés sur cet événement qui  mettait le doigt sur un problème grave qui rongeait la vie des Algérois. Il proposa à Neyla de l'accompagner mais celle-ci refusa, elle se méfiait des politiques.

Chapitre 9 Le thé à la menthe


Le thé à la menthe

Le jeudi suivant il atterrissait à l'aéroport Boumediene, et se dirigeait aussitôt vers Ben Aknoun la cité universitaire sur les hauteurs d'Alger. Des amis enseignants lui avaient gentiment proposé de l'héberger.
Le temps de poser ses bagages, il redescendait au centre rue Didouche Mourad, en direction de la librairie des Beaux Arts. La chaleur était torride, l'air moite. La canicule s'était installée avec son lot de pollution qui lui irritait les cordes vocales. Le ramadan se terminait et cette année l'épreuve avait été rude pour les pratiquants; les journées étaient longues et les grosses chaleurs pesaient de tous leurs poids sur les péchés à absoudre.
Il y avait devant la librairie des Beaux Arts un petit attroupement de personnes qui cependant semblait un peu organisé. Stephano discuta avec les uns et salua les autres parmi lesquels, il y avait quelques personnes qu'il avait déjà eu l'occasion de rencontrer lors de précédents voyages. Certains étaient devenus des amis et ils tombèrent dans les bras les uns des autres: il y avait là Soumaya, Khaled, Kahina et Si Mohand. Une autre silhouette qui distribuait des tracts lui était familière sans qu'il la reconnaisse pour autant. Il alla vers elle et se présenta, c'était une jeune femme qui arrivait de France et même de Grenoble, qui connaissait cette librairie pour l'avoir fréquentée lorsqu'elle écrivait sa thèse sur Kateb Yacine. Kahina et Si Mohand proposèrent au groupe de se retrouver au moment du ftour qui était l'ouverture du jeune, autour d'un tajine chez eux à El Harrach. La harira une soupe aux épices, typique de cette période de l'année, sentait bon la coriandre, le cumin, la cannelle et le gingembre. Lorsqu'ils passèrent au tajine aux pruneaux et amandes, parfumé à la cannelle et eau de fleur d'oranger Stephano se sentit de retour au pays.
Il avait toujours aimé ce rituel culinaire du Ramadan, suivi des veillées autour d'un thé à la menthe accompagné de zlabias, de maakrouts ou de cornes de gazelle.

Chapitre 8 Comme un Giacometti dans un champ de coquelicots


Comme un Giacometti dans un champ de coquelicots

Meymana rentrait à son appartement avec en elle quelque chose de doux, cotonneux, délicat en résonnance inconsciente avec la désolation. Stephano lui téléphona pour lui proposer de lui présenter un dessin probablement d’un artiste algérien, qui venait de découvrir chez sa mère lorsqu’il avait du faire du rangement. Sans force ni énergie pour sortir, elle l’invita à passer chez elle.
Leur relation à Stephano et elle, était faite de beaucoup d'affinées et de quelques d’oppositions pas trop radicales dont la relation contemporaine à la culture psy et la peinture abstraite. Tous deux aimaient hors mis la littérature française, le roman américain en particulier cette littérature de l'espace avec un énorme non dit celui du génocide de la culture indienne. Ils aimaient cette écriture du réel loin des imaginaires des écrivains français. Les écrivains américains étaient issus de tous les milieux sociaux alors que les écrivains français venaient pour une grande majorité de certains arrondissements parisiens et ils étaient tous professeurs, journalistes avocats ou médecins.
Stephano mettait aussi en parallèle celle ci à la littérature algérienne coincée entre la mer et le désert avec ce "trop dit” qu’était la guerre d'Algérie". Le passé en France on le sacralisait avec le patrimoine pendant que les Américains avaient une passion pour la table rase et le renouvellement.

Pour ce qui était de la peinture, Mey aimait la couleur quand  Stephano préférait le noir et elle, elle savait que cela marquait leurs différences de génération : à elle l'espoir des années post 68 , à lui le désespoir des années 80. Cependant la jouissance muséale était éloignée de l'état d'esprit de Meymana, alors que Stephano semblait très soucieux de la conservation du patrimoine. Elle se méfiait que l'esthétisme qui y régner souvent, elle pensait avec Garouste que la beauté était la part narcissique du voyeur, qu’elle était un leurre destinée à détourner du vrai sujet celui qui regarde, aime ou admire un tableau.

Quand à la psychanalyse Mey préférait Jung à Freud parce que pour Jung le principe de thérapie c'était sa propre créativité et aussi Mey reprochait à Freud de n'avoir rien compris au plaisir féminin, Stephano avait une grande reconnaissance pour Freud que Meymana vouait plutôt à Karl Marx.

Quand elle observait Stephano, Meymana était éprouvée devant tant de jeunesse, rarement  la fragilité et l'intensité n'avaient été autant mêlées, doux et dur à la fois, triomphant et hésitant. Stephano était un bloc d'assurance et de fragilité : un Giacometti dans un champ de coquelicots. Quand il dessinait il occupait tout l'espace, était-ce par  peur de la respiration ou  celle de l'absence  et laquelle ? Stephano semblait avoir muri dans l'inquiétude. Il lui rappelait cette exposition de photos dans une librairie qu’il affectionnait particulièrement, on y voyait une photo de Simone de Beauvoir en robe rouge aux milieux de portraits de ses confrères en noir et blanc. 

Stephano était le coquelicot en habit rouge. Souvent elle avait eu la tentation de le mettre en garde contre cette tristesse qui semblait  lui phagocyter son énergie.

Il arrivait très agité par sa trouvaille : un marouflé sur toile qui avait été réalisé sur papier. Pour lui c’était l’inattendu, et l’inespéré. C’était un dessin à la pierre noire avec des rehauts de craie blanche et sanguine. Le sujet était incarné par trois personnages dont, un enfant au centre, et le paysage était un bord de mer. Les périphéries étaient simples avec des nuances dégradées obtenues par du hachurage et de l’estompage. L’univers de l’artiste synthétisait la tendresse et la douceur d’une scène estivale, somme toute, banale, un éclat de mémoire méditerranéenne. Le pointillé comme un non-dit une retenue, conférait une belle densité à cet inaccoutumé vocabulaire pictural. Cela ressemblait à un dialogue au milieu d’une méditation au faîte de son rayonnement émotionnel : une invitation au voyage dans une contrée réelle ou allégorique. La composition était d’une fraicheur singulière. 
 Cette scène décrite dans le dessin suscitait des réminiscences chez Meymana. Elle se rappelait une photo d’elle, enfant voire bébé au bord de la mer, encadrée par son frère adoptif et son cousin. Elle était troublée, plus elle observait le dessin de Stephano, plus sa photo s’imposait à elle.  Elle mit cette pensée de coté et s’attacha au dessin, certaines questions ne peuvent recevoir de réponse et fuient le langage comme la peste. Meymana  savait que chaque dessin, chaque trait révèle la personnalité de celui qui les trace. Elle examina le papier, la signature totalement illisible mais d’une graphie qui lui semblait proche de l’arabe dans le geste.
La radio était allumée et, dans le flash d'informations on annonçait au milieu de l'actualité du "printemps arabe" la fermeture de la librairie des Beaux arts à Alger. Mey et Stephano firent un bond tous les deux vers la source comme pour vérifier qu'elle était bien réelle cette info.. ils retournèrent à leur place effondrés, cette librairie était un monument d'histoire littéraire algérienne; elle avait été fréquenter par Camus et Kateb venait y corriger ses épreuves de son roman poème Nedjma. Le journaliste précisait qu' il y avait une mobilisation du milieu intellectuel algérois pour lutter contre cette fermeture. Mey pensait qu'ils devaient être bien peu nombreux puisque beaucoup étaient morts ou s'étaient exilés durant la décennie noire des années 90. 
Malgré la réticence de Meymana, Stephano décidait de prendre un billet d'avion pour Alger, il lui confiait son tableau et partait précipitamment préparer son sac à dos pour son voyage.

lundi 13 avril 2015

Chapitre 7 Savoir partir, c'est savoir vivre !


Savoir partir, c’est savoir vivre !

Elle l’avait revu, après plusieurs années de séparation, qu’elle avait vécu sans sensation de manque précise, juste l’attente. Ils avaient pris rendez vous dans un café de la vieille ville : charmant troqué aux boiseries surannées et aux cloisons de verre gravé. Aux murs une exposition du photographe Hamid Debarrah dont le thème était la transmission aux travers d’objets du quotidien : une femme et une poterie, un bijou kabyle, une empreinte à gâteau en bois, un flacon d’eau de fleur d’oranger...

Elle l’entendait parler, assise en face de lui et elle se surprenait à ne plus écouter : elle savait qu’à la fin de ses phrases il y aurait encore de l’égo, un énorme égo.

Cependant, voilà plusieurs mois, plusieurs années -elle avait oublié le nombre- qu’elle souhaitait revoir cet homme. Ils s’étaient écrits, des lettres souvent brèves d’ailleurs, ou avec des images, des articles ou photos de toiles et des cartes postales.
Au début, cela donnait l’occasion d’échanges et de joie partagée, parfois de disputes passionnées où elle touchait du doigt ce qui avait fait le choc de leurs personnalités dans le passé. Ils étaient tellement différents, son égoïsme avait rencontré son altruisme sacrificiel aurait expliqué la psychanalyse…
Cependant tous deux partageaient la même passion pour la langue française, la politique, la littérature, la peinture contemporaine, bref ce qui faisant la gloire de cette France des années soixante dix à savoir la Culture française. Pour sa part, elle avait été une jeune fille à la recherche identitaire plutôt floue. Sa jeunesse avait été remisée sans tracas ni fracas, une perte en silence avec une tristesse dense.
Il parlait.
Elle était au milieu de son adolescence plutôt sage d’ailleurs.
Il parlait.
La neige commençait à tomber sur la place Saint André et la vue de la façade XVIIème de l’ancien tribunal se brouillait grâce à la densité des flocons. Elle aimait cette place autant l’hiver que l’été avec sa vieille église plutôt laide et son théâtre désuet. Le fleuve juste derrière était la frontière avec le quartier italien adossé au flanc de la montage d’ou on voyait le fort de la Bastille. Une statue avec un lion terrassant un serpent marquait l’entrée de la rue et du quartier.
Il parlait.
Son regard s’accrochait à chaque flocon qui tombait jusqu’au sol. La température était plutôt agréable pour un mois de janvier et la lumière très douce à cause de la neige. Soudain elle se mit à espérer la sonnerie de son portable pour échapper à cette solitude imposée. Pourquoi Chantal son assistante ne l’appelait-elle pas ? Un refrain de chanson lui revenait en tête : « je ne veux pas vivre dans une pouponnière, les murs y sont arides et je manque d’air « . Elle ne manquait pas d’air, juste d’espace et de présence réelle. Il parlait d’un article sur un film français qu’il avait écrit pour les Cahiers du cinéma.
Pourtant il arrivait à parler d’elle : une note qu’elle avait écrite sur l’art, des toiles qu’elle avait exposées, son premier roman comme une promesse et un bilan où elle avait rangée sa chambre de jeune fille en restant fidèle à ses chers désordres : souvenirs d’amours fugaces, cartes postales, boitiers de CD, listes… Elle était intriguée, baignée dans la grande nostalgie qu’elle avait toujours pour leur relation. Son absence de la scène devenait tellement dense qu’il finit par se tourner un peu plus vers elle, juste un peu. Il plongea son regard dans ses yeux et s’en détourna très vite gêné. Est-ce qu’il la trouvait belle au moins ?
Un instant, elle observa son visage, le haut de son front là où la couleur de la peau devenait transparente, ce front large qui laissait toute sa place au regard. Les yeux étaient noirs, les cheveux noirs bien coupés et le nez aquilin. Sa voix avait mûri sans vieillir, s’était apaisée dans une sensualité à présent moins jouée que vécue. Le tableau était de plus en plus incongru.
Il mit fin au monologue.
Elle se rappela tout en cherchant son souffle, sa dernière toile qui se voulait un hommage « au Déjeuner sur l’herbe ». Les images défilaient toutes plus lumineuses les unes que les autres, qui venaient faire un écran au vide dans lequel elle se sentait. Elle était partagée entre la joie de l’avoir revu et la tristesse de ce vide.
Sergio lui lança un « à bientôt !» Elle lui répondit « Inch Alllah !»
Elle le quitta surprise de sa résistance au vertige, sa jeunesse pliée, rangée dans les tiroirs de sa mémoire sans gloire. La voilà adulte, étonnée, pas fière, malgré elle le miroir cassé, les débris jetés au père et l'écume à la mère. La jeunesse soldée, elle s'est détachée de son corps lavé, plein de rosée, d'épines et de pleurs sur des souvenirs devenus rances.