Le retour à
Alger
Meymana retrouvait Haroun après
plusieurs années. La blessure due à l’échec de son intrusion dans la vie
politique algérienne était presque refermée. Elle étreignait Haroun avec la
force de la culpabilité qu’elle avait enfouie en elle, cependant que l’air
d’Alger commençait déjà à l’oppresser.
Mais les bras de Haroun la rassuraient
ou du moins tentaient de le faire. Il connaissait toutes ces émotions, et se
rappelait la lettre qu’il avait reçue, il y a quelques années, lorsque Mey lui
annonça sa mise en retrait de la vie politique.
Puis un long silence s’était installé
entre eux, ponctué de temps en temps par un coup de téléphone ou un livre
envoyé, toujours de poésie, comme, pour lui rappeler l’essentiel de la vie.
A cette époque il avait semblé être
attiré par elle, et, avait pris sa spontanéité pour une réponse favorable à son
désir, pris qu’il était dans ses représentations sur les Oranais réputés
accueillants avec ce que cela supposait de dérive langagière lorsqu’on parlait
des femmes.
Puis il avait appris à la connaître, à
la respecter et finalement à beaucoup l’estimer. Il avait trouvé en elle, une
camarade de parti, loyale, engagée sur le terrain, avec un sens de la stratégie
assez aigu, surtout chez les femmes encore si peu nombreuses en politique.
Meymana avait aussi en elle, ce
sentiment de dette et de culpabilité envers le pays, sentiment pourtant si peu
présent en Algérie et sur lequel Haroun
s’était beaucoup interrogé quant à la cause. De son coté, Meymana avait pour ce
grand montagnard placide, du respect et elle lui était reconnaissante d’être
parmi ces hommes qui faisaient l’honneur du pays en prenant leurs
responsabilités dans un climat non seulement dangereux pour leurs intégrités
physiques mais aussi pollué de manipulations de toutes sortes, toutes
aussi menaçantes, dont le pouvoir était expert en la matière. Malgré son calme
stoïque, elle savait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, chez Haroun
la fièvre subtile était bien là, lovée dans une phrase pince-sans-rire décalée,
précise, maitrisée du désespoir cru. Neyla était là aussi.
Le temps ne s’était pas écoulé, il
s’était déposé en couches successives avec le passé en dessous et il résonnait.
Tous les trois s’étaient retrouvés dans
la chambre d’hôtel de Neyla qui parlait de sa voix grave qui se faisait
gutturale et charnue comme une cérémonie sensuelle avec une douceur désolée.
Elle racontait l’arrivée à Alger, le climat extrêmement fiévreux de la ville,
la rencontre avec Stephano puis son arrestation inattendue. Haroun complétait
par des informations récentes sur les arrestations des autres camarades. Il
avait pris un rendez vous avec un ancien ministre de sa connaissance avec
l’espoir que ses réseaux étaient encore actifs pour sortir Stephano de ce piège
dans lequel il était tombé.
Meymana ne pourrait pas voir Stephano
avant une semaine, aussi elle décida de prendre l’avion pour Oran où elle
espérait trouver d’autres soutiens. Neyla lui demanda de l’accompagner ce
qu’elle accepta volontiers. Haroun ne pouvait se déplacer avec elles du fait de
ses obligations militantes et le soir il avait le mariage d’un ami très proche
chez qui il leurs proposa de se
rejoindre ; c’était la cérémonie du Henné le soir même. Rapidement dans leur trio s’était
installé un rare climat d’intimité partagée.
Ils entrèrent dans une grande maison
d’architecture arabe traditionnelle avec des mosaïques sur les murs jaunes,
blanches et vertes, des colonnes de stuc et des arcades à n’en plus finir. Les
femmes étaient assises dans le patio à ciel ouvert, parées de robes richement
brodées au fil d’or la poitrine recouverte de perles et de bijoux.
Un orchestre de femmes jouait de la
musique andalouse et les envolées du luth accompagné de la derbouka et du
cithare faisait se balancer le corps de Neyla.
Meymana vivait cette parenthèse joyeuse comme un moment onirique dans la grande tristesse où elle baignait comme dans une miniature de Racim.
Meymana vivait cette parenthèse joyeuse comme un moment onirique dans la grande tristesse où elle baignait comme dans une miniature de Racim.
Il y avait là une douceur paradoxale.
Neyla était ravie. Le chant de la chanteuse s’élevait comme quelque chose d’assez
primal, rageur qui expulsait les angoisses de l’attente et de la mort. Haroun,
adossé à une colonne, observait Neyla, troublé par sa séduction presque agressive. Le regard de Mey sur lui le surpris
dans cette rêverie vertigineuse. Elle sourit.
L’arrivée au dessus de la coté
oranaise, la descente vers l’aéroport d’El Senia la sortit de ses pensées.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire