Intérieur nuit
Haroun demanda des nouvelles de Meymana, celle-ci avait été
active sur le plan politique durant la guerre civile, puis déçue de ne rien
voir aboutir après dix ans de conflit meurtrier, elle était revenue à la
peinture, puis elle avait commencé à écrire sur ce sentiment d’échec pour
conjurer la violence de l’effacement pendant que d'autres se taisaient et
étouffaient leurs désillusions. "Ecrire c'est hurler sans bruit"
avait dit Duras.
Il l’avait vu arriver, jeune femme immigrée arabophone dans
un milieu kabyle, passionnée, avec une soif d’idéal et de liberté mue par le
refus des faux-semblants, comprenant de manière
cérébrale et intuitive à la fois les enjeux stratégiques de ce qui se passait
en Algérie. Son appartement à Grenoble
était la base arrière pour le repos de la guerrière aimait-elle à dire :
beaucoup de camarades y trouvaient un
refuge pour souffler quelques jours loin de la violence et de la paranoïa.
Haroun était très critique envers ce qu'il appelait
"les Kultureux". Ils avaient été pour lui les fossoyeurs de l'espoir
politique, le pouvoir avait joué avec leurs revendications légitimes de
reconnaissance de la culture berbère pour diviser le pays entre arabophones et
berbérophones puis le nationalisme culturel avait fait le reste. D’aucuns étaient devenus des supplétifs de la junte
militaire et, parmi eux, même certains qui avaient fait de la prison en même
temps que lui suite à la répression qui a suivi le "Printemps
berbère" en mille neuf cent quatre-vingt. En parallèle il était arrivé à
peu prés le même scénario aux associations féministes, une militante connue
deviendra ministre sous la dictature sans que rien ne soit touché au "Code
de la famille" revendication centrale du mouvement féministe algérien.
La France avait servi de lieu pour les caravanes médiatiques qui allaient et venaient de part et d’autre
de la Méditerranée et qui confortait un régime sanguinaire avec comme alibi la
lutte contre l’intégrisme religieux. Là aussi, le scénario servira par la suite
par d’autres régimes arabes tout aussi « démocratiques ». Oui Haroun
leur en voulait, il connaissait la duplicité et l’ambition de certains et la
finesse et la force du pouvoir à le sentir et à l’utiliser. Stephano pensait à
la France où il aurait fallu aussi que la culture s’engage, elle était devenue
trop esthétisante.
Stephano et Haroun était attablé face à la mer avec ce qui
aurait du être un délicieux café turque mais au vu de l'état de
l'établissement, le breuvage n'était pas à la hauteur de l'espoir de Stephano et Haroun dut lui faire
la promesse d'aller à la Pêcherie, un vieux quartier d'Alger, plus tard pour
combler cette frustration. Mais Stephano avait la passion du bord de mer et en
particulier de la Méditerranée.
Il était heureux de retrouver Haroun, son rire franc dans un
corps massif charpenté de montagnard de Kabylie avec des grands yeux noirs en
amandes franchés de longs cils, des cheveux noirs éparses et un sourire
malicieux. Stephano l'admirait aussi parce qu'il était le seul homme politique
-qui avait eu des grandes responsabilités quand même- à être capable de porter
sans ciller une veste à carreaux jaunes et oranges sur une chemise à rayures
bleues turquoise. C'était à ses yeux un signe de forte personnalité ou
d'ignorance totale des codes qu'il assumait visiblement avec beaucoup de
détachement quand les leadeurs du parti lui en faisaient la remarque.
Le lendemain Stephano se dirigeait vers la Grande Mosquée,
lorsque sur le chemin il remarqua un grand nombre d'effectifs policiers: les
rues étaient quadrillées par les cars de CNS (la compagnie nationale de
sécurité). L'information avait du circuler dans les officines, le pouvoir étant
plus paranoïaque que jamais à cause de la situation dans le monde arabe, en
Egypte en particulier. Ils avaient mis les moyens dans les écoutes
téléphoniques et le renseignement sur les groupes, politisés ou non, pourvu
qu'ils aient quelques velléités de résistance au système.
Il reçut un coup de fil de Neyla, qui elle avait décidé de
ne pas participer à une manifestation devant une mosquée. Elle l’enjoignait
d'être prudent car le groupe craignait les provocations du pouvoir. Taquin et,
narquois, Stephano rassura Neyla ; il avait connu des situations beaucoup
plus délicates en Algérie.
Arrivé sur le site, il remarqua qu'il y avait beaucoup de
monde à la manifestation, dont certains camarades appartenaient au même parti qu’Haroun.
Ceux-ci, au vu de leurs expériences, proposèrent de mettre en place le cordon
de sécurité. Haroun arriva plus tard, très inquiet, ses dernières informations
mettaient en garde contre des risques de provocations, il remarqua grâce à son
habitude de ce type de contexte, tout en expliquant la situation aux camarades,
bon nombre d'agents de la sécurité militaire infiltrés.
Puis soudain, à la surprise de tous, la police chargea. Les
gaz lacrymogènes étaient lancés et leurs fumées brulaient les yeux des
manifestants qui commençaient à fuir pour certains. La peur commençait à gagner
et affoler la foule. Neyla culpabilisée de ne pas participer, avait fini par les
rejoindre, ne distinguait plus Stephano.
Elle alerta Haroun qui partit à sa recherche. Celui-ci réalisa vite la
situation.
Certains manifestants étaient embarqués dans les fourgons et
il lui semblait reconnaitre la silhouette de Stephano avec d’autres camarades
au travers des grilles, mais trop tard la camionnette démarrait en trombe.
Neyla fut alors prise d'une crise de panique et Haroun la tira vers lui pour la
mettre à l'abri, alors que l'on commençait à entendre des tirs. Haroun savait que c'était de l'intimidation,
que le pouvoir ne prendrait pas le risque de faire tirés par l’armée et de faire des
morts : Octobre quatre-vingt-huit était dans toutes les mémoires.
Le cordon de sécurité fonctionnait, malgré tout, ce qui
permis de faire reculer les camarades tout en faisant un écran face aux
militaires; puis ils se dispersèrent à leur tour, donnant rendez vous à ceux
qui voulaient, au siège du parti où il fallait essayer de compter les absents
et ceux qui auraient pu être arrêter. Arrivée au siège du parti, Neyla appela
Meymana pour la tenir au courant de ce qui se passait à Alger mais surtout de
la situation de Stephano. Après la surprise d'avoir Neyla au téléphone et
s'être informée du lieu où elle se trouvait, Mey demanda à parler à Haroun qui
lui confirma que la situation était très sérieuse.
C’était même grave à cause de la nationalité étrangère de
Stephano. Haroun lui raconta que les généraux étaient très tendus depuis le
début de la révolte en Tunisie, certains commençant à vendre leurs biens et à
transférer les fonds à l'étranger. Ils prirent rendez vous pour le lendemain au
téléphone pour plus d'informations quant à la disparition de Stephano.
Cependant Meymana avait pris sa décision. Elle allait descendre à Alger. Il lui
fallait sortir Stephano de l'Algérie et du piège dans lequel il s'était mis
malgré sa mise en garde.
Dés qu'elle aurait la confirmation de sa rétention elle
alerterait la Ligue des Droits de l'Homme. Elle s'effondra, sidérée dans un
fauteuil puis se précipita dans la cuisine se faire un thé aux Moines pour ne
pas pleurer: elle était entrain de revivre les pires moments des années quatre
vingt dix où les camarades disparaissaient dans les geôles du pouvoir au milieu d’une guerre clandestine sans
front. Elle avait envie de hurler sa douleur ravivée.

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