mercredi 15 avril 2015

Chapitre 12 Intérieur nuit


Intérieur nuit

Haroun demanda des nouvelles de Meymana, celle-ci avait été active sur le plan politique durant la guerre civile, puis déçue de ne rien voir aboutir après dix ans de conflit meurtrier, elle était revenue à la peinture, puis elle avait commencé à écrire sur ce sentiment d’échec pour conjurer la violence de l’effacement pendant que d'autres se taisaient et étouffaient leurs désillusions. "Ecrire c'est hurler sans bruit" avait dit Duras.
Il l’avait vu arriver, jeune femme immigrée arabophone dans un milieu kabyle, passionnée, avec une soif d’idéal et de liberté mue par le refus des faux-semblants, comprenant de manière cérébrale et intuitive à la fois les enjeux stratégiques de ce qui se passait en Algérie.  Son appartement à Grenoble était la base arrière pour le repos de la guerrière aimait-elle à dire : beaucoup de camarades y  trouvaient un refuge pour souffler quelques jours loin de la violence et de la paranoïa.

Haroun était très critique envers ce qu'il appelait "les Kultureux". Ils avaient été pour lui les fossoyeurs de l'espoir politique, le pouvoir avait joué avec leurs revendications légitimes de reconnaissance de la culture berbère pour diviser le pays entre arabophones et berbérophones puis le nationalisme culturel avait fait le reste. D’aucuns étaient devenus des supplétifs de la junte militaire et, parmi eux, même certains qui avaient fait de la prison en même temps que lui suite à la répression qui a suivi le "Printemps berbère" en mille neuf cent quatre-vingt. En parallèle il était arrivé à peu prés le même scénario aux associations féministes, une militante connue deviendra ministre sous la dictature sans que rien ne soit touché au "Code de la famille" revendication centrale du mouvement féministe algérien. 

La France avait servi de lieu pour les caravanes médiatiques qui allaient et venaient de part et d’autre de la Méditerranée et qui confortait un régime sanguinaire avec comme alibi la lutte contre l’intégrisme religieux. Là aussi, le scénario servira par la suite par d’autres régimes arabes tout aussi « démocratiques ». Oui Haroun leur en voulait, il connaissait la duplicité et l’ambition de certains et la finesse et la force du pouvoir à le sentir et à l’utiliser. Stephano pensait à la France où il aurait fallu aussi que la culture s’engage, elle était devenue trop esthétisante.

Stephano et Haroun était attablé face à la mer avec ce qui aurait du être un délicieux café turque mais au vu de l'état de l'établissement, le breuvage n'était pas à la hauteur de  l'espoir de Stephano et Haroun dut lui faire la promesse d'aller à la Pêcherie, un vieux quartier d'Alger, plus tard pour combler cette frustration. Mais Stephano avait la passion du bord de mer et en particulier de la Méditerranée. 
Il était heureux de retrouver Haroun, son rire franc dans un corps massif charpenté de montagnard de Kabylie avec des grands yeux noirs en amandes franchés de longs cils, des cheveux noirs éparses et un sourire malicieux. Stephano l'admirait aussi parce qu'il était le seul homme politique -qui avait eu des grandes responsabilités quand même- à être capable de porter sans ciller une veste à carreaux jaunes et oranges sur une chemise à rayures bleues turquoise. C'était à ses yeux un signe de forte personnalité ou d'ignorance totale des codes qu'il assumait visiblement avec beaucoup de détachement quand les leadeurs du parti lui en faisaient la remarque.

Le lendemain Stephano se dirigeait vers la Grande Mosquée, lorsque sur le chemin il remarqua un grand nombre d'effectifs policiers: les rues étaient quadrillées par les cars de CNS (la compagnie nationale de sécurité). L'information avait du circuler dans les officines, le pouvoir étant plus paranoïaque que jamais à cause de la situation dans le monde arabe, en Egypte en particulier. Ils avaient mis les moyens dans les écoutes téléphoniques et le renseignement sur les groupes, politisés ou non, pourvu qu'ils aient quelques velléités de résistance au système.

Il reçut un coup de fil de Neyla, qui elle avait décidé de ne pas participer à une manifestation devant une mosquée. Elle l’enjoignait d'être prudent car le groupe craignait les provocations du pouvoir. Taquin et, narquois, Stephano rassura Neyla ; il avait connu des situations beaucoup plus délicates en Algérie.

Arrivé sur le site, il remarqua qu'il y avait beaucoup de monde à la manifestation, dont certains camarades appartenaient au même parti qu’Haroun. Ceux-ci, au vu de leurs expériences, proposèrent de mettre en place le cordon de sécurité. Haroun arriva plus tard, très inquiet, ses dernières informations mettaient en garde contre des risques de provocations, il remarqua grâce à son habitude de ce type de contexte, tout en expliquant la situation aux camarades, bon nombre d'agents de la sécurité militaire infiltrés.

Puis soudain, à la surprise de tous, la police chargea. Les gaz lacrymogènes étaient lancés et leurs fumées brulaient les yeux des manifestants qui commençaient à fuir pour certains. La peur commençait à gagner et affoler la foule. Neyla culpabilisée de ne pas participer, avait fini par les rejoindre,  ne distinguait plus Stephano. Elle alerta Haroun qui partit à sa recherche. Celui-ci réalisa vite la situation.

Certains manifestants étaient embarqués dans les fourgons et il lui semblait reconnaitre la silhouette de Stephano avec d’autres camarades au travers des grilles, mais trop tard la camionnette démarrait en trombe. Neyla fut alors prise d'une crise de panique et Haroun la tira vers lui pour la mettre à l'abri, alors que l'on commençait à entendre des tirs.  Haroun savait que c'était de l'intimidation, que le pouvoir ne prendrait pas le risque de faire  tirés par l’armée et de faire des morts : Octobre quatre-vingt-huit était dans toutes les mémoires.
Le cordon de sécurité fonctionnait, malgré tout, ce qui permis de faire reculer les camarades tout en faisant un écran face aux militaires; puis ils se dispersèrent à leur tour, donnant rendez vous à ceux qui voulaient, au siège du parti où il fallait essayer de compter les absents et ceux qui auraient pu être arrêter. Arrivée au siège du parti, Neyla appela Meymana pour la tenir au courant de ce qui se passait à Alger mais surtout de la situation de Stephano. Après la surprise d'avoir Neyla au téléphone et s'être informée du lieu où elle se trouvait, Mey demanda à parler à Haroun qui lui confirma que la situation était très sérieuse.
C’était même grave à cause de la nationalité étrangère de Stephano. Haroun lui raconta que les généraux étaient très tendus depuis le début de la révolte en Tunisie, certains commençant à vendre leurs biens et à transférer les fonds à l'étranger. Ils prirent rendez vous pour le lendemain au téléphone pour plus d'informations quant à la disparition de Stephano. Cependant Meymana avait pris sa décision. Elle allait descendre à Alger. Il lui fallait sortir Stephano de l'Algérie et du piège dans lequel il s'était mis malgré sa mise en garde.
Dés qu'elle aurait la confirmation de sa rétention elle alerterait la Ligue des Droits de l'Homme. Elle s'effondra, sidérée dans un fauteuil puis se précipita dans la cuisine se faire un thé aux Moines pour ne pas pleurer: elle était entrain de revivre les pires moments des années quatre vingt dix où les camarades disparaissaient dans les geôles du pouvoir  au milieu d’une guerre clandestine sans front. Elle avait envie de hurler sa douleur ravivée.





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