May se dépêcha de rentrer à Canastel et d'ouvrir plutôt
un livre de Kateb Yacine. Elle avait envie de l'entendre lui parler de Nedjma,
Nedjma le roman fondateur de la littérature algérienne contemporaine, poème et
épopée à la fois. Elle aimait la charge métaphorique de l'histoire de cette
famille où, la question à la fois nécessaire et impossible des origines, était
posée. Kateb l'écrivain aux trois langues dans une Algérie qui divise, ceux-là
même qu'elle est sensée réunir. Nedjma l'étoile que Kateb reçut entre les yeux,
Nedjma la femme fatale, cette autre mystérieuse et inquiétante, cette altérité
dangereuse et fascinante à la fois. Nedjma la cousine tant aimée et sublimée, dont
le manque et la frustration finit par engendrer le poète. Nedjma l'œuvre
réparatrice ? Kateb, dont la mère est devenue folle, après les évènements de Sétif
durant lesquels son fils de quinze ans fut emprisonné. La mère que Fanon
soigna, et dont la tragédie signa la naissance de l'homme révolté.
Kateb était venu mourir à Grenoble où Meymana habitait.
Longtemps elle garda en mémoire cette photographie dans le journal local de son
cercueil porté par ceux-là même qui l’avait ostracisé.
Son séjour se finissait à Canastel, et le taxi était en
route vers l’aéroport El Sénia où l'avion l'attendait. Bien sur il fallut
compter avec une heure de retard, ce qui lui laissa le loisir d'un dernier café.
Elle s'installait lorsque elle aperçut une silhouette
familière à la table d'à coté. Le jeune homme qui dessinait une plume à la main
lui sourit et se présenta. En fait c'était la personne du musée Demaëght qui croquait
sur le parvis en plein soleil. Celui-ci partait pour la France.
Stephano habitait lui aussi Grenoble où il était
bibliothécaire. Il lui montra ses dessins de la ville d'Oran et remarqua le
livre de Kateb sur la table de Meymana. Il se mit alors à lui parler avec
passion de Nedjma, du rapport de Kateb à la langue française qu’il considérait
comme « un butin de guerre », de sa révolte politique contre
l’arabisation et le refus de reconnaître l’arabe dialectal et le berbère comme
langues nationales, de son amour illégitime pour la cousine mariée et de sa
fréquentation de Lautréamont et Baudelaire. Rien de tout cela n'était inconnu à
Meymana mais elle le laissa parler avec la reconnaissance de quelqu'un qui
partage une passion commune avec elle. Le jeune homme conseilla à Mey de lire
aussi Jean Sénac, cet oranais qui avait fondé dés 1964 la galerie 54 où il
exposa des 1964 les peintres Khadda, Aksouh et Martinez. Ils firent le voyage
jusqu’à Grenoble ensemble. La conversation littéraire fut très animée :
qui de Baudelaire ou Lautréamont avait le plus influencé Kateb, comment se
cristallise le poids de deux générations écrit à l’encre sympathique dans les
imaginaires, qui de Mohamed Dib ou de Kateb avait le plus influencé la
littérature algérienne ? Arrivés à bon port, ils se quittèrent satisfaits de
leurs échanges.
Place Notre Dame
Grenoble est une ville compliquée, dont on a du mal à
comprendre l’urbanisme, avec des quartiers très autonomes les uns par rapport
aux autres, dont on saisit mal l’unité. La place Grenette avec les quais
semblaient figés dans l’histoire, et au nord de la ville, dans le quartier
Berriat les usines sont juxtaposées aux immeubles traditionnels avec des
réalisations plus modernes faites de verre et d’acier. Bizarrement les
revêtements de ses sols sont différents d’un quartier à l’autre ; là des
pavés gris, ici des pierres apparentes et plus loin du béton. Meymana retrouva
son appartement, un trois pièces spacieux, aux plafonds hauts, au parquet en
chêne et à la lumière généreuse sur les murs d’un camaïeu blanc et perle.
Il se situait juste dernière celui du docteur Gagnon
d’où, de la terrasse, Stendhal avait observé la bourgeoisie locale, réfugié
chez le grand‘ père maternel où il s’était installé pour échapper à la douleur
du père qui venait de perdre sa femme.
Elle déballa ses affaires et partit flâner du coté de la place Notre Dame et de
sa fontaine des Trois Ordres.
C’était un de ses lieux préférés, loin devant le Jardin
de Ville et son kiosque l’été. On y voyait quelquefois Kamel déambuler sa radio
collée à l‘oreille, chantant les jours fastes, et hurlant les jours, hélas, nombreux
où il allait mal. Meymana aimait particulièrement les places autour des vieux
quartiers : la place aux Herbes et la place Saint André, la place Sainte-Claire
mais cette dernière uniquement le matin, l’après midi le marché passé, celle ci
paraissait tellement embourgeoisée comme on peut l’être en province. Ces places
étaient un lieu de métissage des couches sociales de la ville qui, hélas,
depuis quelques années s’étaient cloisonnées et sédimentées.
Elle s’attabla au café le Centenaire, certaine d’y
retrouver quelques têtes familières ; d’ailleurs il y avait là Neyla, une
jeune femme au décolleté qui allumait le monde sans pudeur. Celle-ci avait fait
sa thèse sur le théâtre de Kateb Yacine et avait sollicité l’aide et le soutien
de Meymana lorsqu’elle était arrivée en France durant les années 80. Mey aimait
parler avec elle de littérature et de culture culinaire. Neyla avait ce qu’on
appelait de l’esprit, ce mélange minutieux et volatil, d’intelligence, d’humour,
de vivacité et d’impertinence.
Durant les années 70 Neyla avait suivie la tournée de
Kateb en Algérie, lorsqu’il avait été exilé par le pouvoir à Sidi Bel Abbés au
moment où l’écrivain avait opté définitivement pour un théâtre d’expression
populaire avec l’utilisation de l’arabe dialectal : exit le berbère et l’arabe
littéraire « il fallait construire une nation ! ».
D’ailleurs elles étaient assises non loin de la rue
Très Cloitre, là où avait été joué la pièce de Kateb Yacine « Mohamed
prend ta valise » à la Chapelle Saint Marie d’en Bas. C’était une farce
drôle et mordante qui racontait l’histoire d’un jeune homme dont la vie est
partagée entre la France où il travaillait et l’Algérie où il vivait avec sa
femme Aïcha.
Neyla lui parla d’un projet sur l’auteur porté par les
bibliothèques auquel elle allait participer tout en hésitant encore car le
contour de l’exposition ne semblait pas bien définie et elle se savait
exigeante sur la manière dont elle présenterait son travail, qui était le fruit
de tant de recherches et d’aller retours en Algérie durant une période où Kateb
Yacine se déplaçait beaucoup dans le pays et disposait de peu de temps pour
répondre aux sollicitations des étudiants.

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