dimanche 12 avril 2015

Chapitre 3 L'oeuvre


L'œuvre

May se dépêcha de rentrer à Canastel et d'ouvrir plutôt un livre de Kateb Yacine. Elle avait envie de l'entendre lui parler de Nedjma, Nedjma le roman fondateur de la littérature algérienne contemporaine, poème et épopée à la fois. Elle aimait la charge métaphorique de l'histoire de cette famille où, la question à la fois nécessaire et impossible des origines, était posée. Kateb l'écrivain aux trois langues dans une Algérie qui divise, ceux-là même qu'elle est sensée réunir. Nedjma l'étoile que Kateb reçut entre les yeux, Nedjma la femme fatale, cette autre mystérieuse et inquiétante, cette altérité dangereuse et fascinante à la fois. Nedjma la cousine tant aimée et sublimée, dont le manque et la frustration finit par engendrer le poète. Nedjma l'œuvre réparatrice ? Kateb, dont la mère est  devenue folle, après les évènements de Sétif durant lesquels son fils de quinze ans fut emprisonné. La mère que Fanon soigna, et dont la tragédie signa la naissance de l'homme révolté.
Kateb était venu mourir à Grenoble où Meymana habitait. Longtemps elle garda en mémoire cette photographie dans le journal local de son cercueil porté par ceux-là même qui l’avait ostracisé.

Son séjour se finissait à Canastel, et le taxi était en route vers l’aéroport El Sénia où l'avion l'attendait. Bien sur il fallut compter avec une heure de retard, ce qui lui laissa le loisir d'un dernier café.
Elle s'installait lorsque elle aperçut une silhouette familière à la table d'à coté. Le jeune homme qui dessinait une plume à la main lui sourit et se présenta. En fait c'était la personne du musée Demaëght qui croquait sur le parvis en plein soleil. Celui-ci partait pour la France.

Stephano habitait lui aussi Grenoble où il était bibliothécaire. Il lui montra ses dessins de la ville d'Oran et remarqua le livre de Kateb sur la table de Meymana. Il se mit alors à lui parler avec passion de Nedjma, du rapport de Kateb à la langue française qu’il considérait comme « un butin de guerre », de sa révolte politique contre l’arabisation et le refus de reconnaître l’arabe dialectal et le berbère comme langues nationales, de son amour illégitime pour la cousine mariée et de sa fréquentation de Lautréamont et Baudelaire. Rien de tout cela n'était inconnu à Meymana mais elle le laissa parler avec la reconnaissance de quelqu'un qui partage une passion commune avec elle. Le jeune homme conseilla à Mey de lire aussi Jean Sénac, cet oranais qui avait fondé dés 1964 la galerie 54 où il exposa des 1964 les peintres Khadda, Aksouh et Martinez. Ils firent le voyage jusqu’à Grenoble ensemble. La conversation littéraire fut très animée : qui de Baudelaire ou Lautréamont avait le plus influencé Kateb, comment se cristallise le poids de deux générations écrit à l’encre sympathique dans les imaginaires, qui de Mohamed Dib ou de Kateb avait le plus influencé la littérature algérienne ? Arrivés à bon port, ils se quittèrent satisfaits de leurs échanges.

Place Notre Dame

Grenoble est une ville compliquée, dont on a du mal à comprendre l’urbanisme, avec des quartiers très autonomes les uns par rapport aux autres, dont on saisit mal l’unité. La place Grenette avec les quais semblaient figés dans l’histoire, et au nord de la ville, dans le quartier Berriat les usines sont juxtaposées aux immeubles traditionnels avec des réalisations plus modernes faites de verre et d’acier. Bizarrement les revêtements de ses sols sont différents d’un quartier à l’autre ; là des pavés gris, ici des pierres apparentes et plus loin du béton. Meymana retrouva son appartement, un trois pièces spacieux, aux plafonds hauts, au parquet en chêne et à la lumière généreuse sur les murs d’un camaïeu blanc et perle.

Il se situait juste dernière celui du docteur Gagnon d’où, de la terrasse, Stendhal avait observé la bourgeoisie locale, réfugié chez le grand‘ père maternel où il s’était installé pour échapper à la douleur du père qui venait de perdre sa femme.
Elle déballa ses affaires et partit  flâner du coté de la place Notre Dame et de sa fontaine des Trois Ordres.
C’était un de ses lieux préférés, loin devant le Jardin de Ville et son kiosque l’été. On y voyait quelquefois Kamel déambuler sa radio collée à l‘oreille, chantant les jours fastes, et hurlant les jours, hélas, nombreux où il allait mal. Meymana aimait particulièrement les places autour des vieux quartiers : la place aux Herbes et la place Saint André, la place Sainte-Claire mais cette dernière uniquement le matin, l’après midi le marché passé, celle ci paraissait tellement embourgeoisée comme on peut l’être en province. Ces places étaient un lieu de métissage des couches sociales de la ville qui, hélas, depuis quelques années s’étaient cloisonnées et sédimentées.
Elle s’attabla au café le Centenaire, certaine d’y retrouver quelques têtes familières ; d’ailleurs il y avait là Neyla, une jeune femme au décolleté qui allumait le monde sans pudeur. Celle-ci avait fait sa thèse sur le théâtre de Kateb Yacine et avait sollicité l’aide et le soutien de Meymana lorsqu’elle était arrivée en France durant les années 80. Mey aimait parler avec elle de littérature et de culture culinaire. Neyla avait ce qu’on appelait de l’esprit, ce mélange minutieux et volatil, d’intelligence, d’humour, de vivacité et d’impertinence.
Durant les années 70 Neyla avait suivie la tournée de Kateb en Algérie, lorsqu’il avait été exilé par le pouvoir à Sidi Bel Abbés au moment où l’écrivain avait opté définitivement pour un théâtre d’expression populaire avec l’utilisation de l’arabe dialectal : exit le berbère et l’arabe littéraire « il fallait construire une nation ! ».

D’ailleurs elles étaient assises non loin de la rue Très Cloitre, là où avait été joué la pièce de Kateb Yacine « Mohamed prend ta valise » à la Chapelle Saint Marie d’en Bas. C’était une farce drôle et mordante qui racontait l’histoire d’un jeune homme dont la vie est partagée entre la France où il travaillait et l’Algérie où il vivait avec sa femme Aïcha.
Neyla lui parla d’un projet sur l’auteur porté par les bibliothèques auquel elle allait participer tout en hésitant encore car le contour de l’exposition ne semblait pas bien définie et elle se savait exigeante sur la manière dont elle présenterait son travail, qui était le fruit de tant de recherches et d’aller retours en Algérie durant une période où Kateb Yacine se déplaçait beaucoup dans le pays et disposait de peu de temps pour répondre aux sollicitations des étudiants.

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