dimanche 12 avril 2015

Chapitre 2 Une Ithaque arabe


Une Ithaque arabe

La ville était encore chaude et humide du siroco, aussi en remontant la rue d'Arzew, elle s'arrêta pour se rafraîchir chez Mira le meilleur glacier d'Oran, Meymana était plasticienne et enseignait l’histoire de l’art en France à Grenoble. Elle était réceptive à la beauté du graphisme, aux vibrations sensuelles des taches colorées comme autant de touches sur une partition. Les musées et les galeries étaient ses ports d’attache, à elle l’expatriée expulsée de ses racines. Elle peignait des femmes, amantes solitaires, solaires, ombrageuses, dans des ambiances orageuses qu’elle transformait en une matière fluide. Autant de carrousels de corps aussi changeants que les flux et reflux des marées, qu’elle se plaisait à installer dans une ville imaginaire, une Ithaque arabe. Sa peau laiteuse, malgré les origines paternelles du sud algérien, avait un peu brunie au soleil. Son corps était plutôt grand avec des hanches généreuses, une taille marquée, des jolies jambes, des mains élégantes et fines avec une bague à la pierre d’ambre dépolie et derrière les lunettes en écaille des yeux mordorés tirant vers le vert. Sa voix était gaie, malgré une mélancolie délicate.
C’était une femme farouche, charnelle, tendre et frangée d’humour, obstinée qui n’en faisait qu’à sa tête. Sa douloureuse expatriation vers la France avait laissé son enfance aux antipodes de la naïveté doucereuse mais si sécurisante.
Meymana passa devant le cinéma Vox, au 122 de la rue d’Arzew, à côté de l'ancien appartement de Camus, puis elle fit demi-tour vers le marché Gargentha. Une fois ses courses accomplies, elle remonta en direction du boulevard Zabana pour faire escale au musée des Beaux Arts. Elle passa devant la maison familiale, un immeuble du XIXème siècle, plutôt cossu où la famille paternelle avait emménagé à la fin de l’année soixante deux, délaissant la maison traditionnelle avec son patio de la Médina Jadida pour le centre ville. Le marchand ambulant de figues de barbarie était toujours là, en bas de l'immeuble, adossé au tronc d'arbre peint à la chaux.
A cette époque sa mère, jeune veuve,  avait décidé de rentrer au pays devenu indépendant, espérant trouver du travail pour élever ses enfants dans une Algérie libre. Le retour dans la famille paternelle fut plutôt rude, pour elle qui n'était que la pièce rapportée, veuve, qui plus est, de ce qui avait été la brebis galeuse d'une famille bien pensante de la petite bourgeoise lettrée en arabe et en français, ce qui à l'époque conférait un certain statut.
Six mois après, elle repartait en France, à Grenoble, sa fille de huit ans sous le bras.

Meymana s'engouffra rapidement au musée Demaëght pour échapper aux souvenirs douloureux et pour y trouver une collection de tableaux, hélas, dans le même état que son enfance. Camus avait raison, Oran était une ville indifférente à la douleur, El Bahia comme on la surnommait,  voulait s'étourdir.
Et fuir, éternellement fuir.
Elle se sentait comme son personnage Meursault, amoureuse du soleil qui ne laisse pas d’ombre, et elle aussi, ne souhaitait pas se simplifier la vie. Meymana aurait voulu imbibé dans la mer ses souvenirs, ses émotions pour les ralentir jusqu’à les figer dans un bien être amniotique.
Cette ville fermée à la mer, juste ouverte et offerte au ciel était bel et bien le Labyrinthe du minotaure et elle avait peur de s’y perdre, elle qui était venue chercher la lumière avec la solitude et le silence.
Juste une femme nue, amoureuse du soleil qui ne laisse pas d’ombre !
Au sortir du musée, Mey buta sur un jeune homme assis sur le parvis, un bloc de dessin dans une main et dans l’autre un flacon d’encre. Elle s’étonna de le voir à l’extérieur, il lui parla alors du soleil sans ombre.

Décidemment Camus était partout dans cette ville !

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