Une Ithaque arabe
La ville était encore chaude et humide du siroco, aussi
en remontant la rue d'Arzew, elle s'arrêta pour se rafraîchir chez Mira le
meilleur glacier d'Oran, Meymana était plasticienne et enseignait l’histoire de
l’art en France à Grenoble. Elle était réceptive à la beauté du graphisme, aux
vibrations sensuelles des taches colorées comme autant de touches sur une
partition. Les musées et les galeries étaient ses ports d’attache, à elle
l’expatriée expulsée de ses racines. Elle peignait des femmes, amantes
solitaires, solaires, ombrageuses, dans des ambiances orageuses qu’elle
transformait en une matière fluide. Autant de carrousels de corps aussi
changeants que les flux et reflux des marées, qu’elle se plaisait à installer
dans une ville imaginaire, une Ithaque arabe. Sa peau laiteuse, malgré les
origines paternelles du sud algérien, avait un peu brunie au soleil. Son corps
était plutôt grand avec des hanches généreuses, une taille marquée, des jolies
jambes, des mains élégantes et fines avec une bague à la pierre d’ambre dépolie
et derrière les lunettes en écaille des yeux mordorés tirant vers le vert. Sa
voix était gaie, malgré une mélancolie délicate.
C’était une femme farouche, charnelle, tendre et
frangée d’humour, obstinée qui n’en faisait qu’à sa tête. Sa douloureuse
expatriation vers la France avait laissé son enfance aux antipodes de la
naïveté doucereuse mais si sécurisante.
Meymana passa devant le cinéma Vox, au 122 de la rue
d’Arzew, à côté de l'ancien appartement de Camus, puis elle fit demi-tour vers
le marché Gargentha. Une fois ses courses accomplies, elle remonta en direction
du boulevard Zabana pour faire escale au musée des Beaux Arts. Elle passa
devant la maison familiale, un immeuble du XIXème siècle, plutôt cossu où la
famille paternelle avait emménagé à la fin de l’année soixante deux, délaissant
la maison traditionnelle avec son patio de la Médina Jadida pour le centre ville. Le marchand ambulant de figues
de barbarie était toujours là, en bas de l'immeuble, adossé au tronc d'arbre
peint à la chaux.
A cette époque sa mère, jeune veuve, avait décidé de rentrer au pays devenu
indépendant, espérant trouver du travail pour élever ses enfants dans une
Algérie libre. Le retour dans la famille paternelle fut plutôt rude, pour elle
qui n'était que la pièce rapportée, veuve, qui plus est, de ce qui avait été la
brebis galeuse d'une famille bien pensante de la petite bourgeoise lettrée en
arabe et en français, ce qui à l'époque conférait un certain statut.
Six mois après, elle repartait en France, à Grenoble,
sa fille de huit ans sous le bras.
Meymana s'engouffra rapidement au musée Demaëght pour
échapper aux souvenirs douloureux et pour y trouver une collection de tableaux,
hélas, dans le même état que son enfance. Camus avait raison, Oran était une
ville indifférente à la douleur, El Bahia
comme on la surnommait, voulait
s'étourdir.
Et fuir, éternellement fuir.
Elle se sentait comme son personnage Meursault,
amoureuse du soleil qui ne laisse pas d’ombre, et elle aussi, ne souhaitait pas
se simplifier la vie. Meymana aurait voulu imbibé dans la mer ses souvenirs,
ses émotions pour les ralentir jusqu’à les figer dans un bien être amniotique.
Cette ville fermée à la mer, juste ouverte et offerte
au ciel était bel et bien le Labyrinthe du minotaure et elle avait peur de s’y
perdre, elle qui était venue chercher la lumière avec la solitude et le silence.
Juste une femme nue, amoureuse du soleil qui ne laisse
pas d’ombre !
Au sortir du musée, Mey buta sur un jeune homme assis
sur le parvis, un bloc de dessin dans une main et dans l’autre un flacon
d’encre. Elle s’étonna de le voir à l’extérieur, il lui parla alors du soleil
sans ombre.
Décidemment Camus était partout dans cette ville !

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