L'homme tranquille
Meymana pensait au Kateb docker sur le port d’Alger
dans les années 50, pendant que son père à elle l’était sur le port d’Oran. Sur
le débarcadère, son père on l'appelait
Francisco parce qu'il parlait couramment l'espagnol qu’il avait appris à force
de travailler sur les docks où les ouvriers espagnols étaient nombreux, comme
dans toute la ville d'Oran d'ailleurs.
Le vrai nom du père de Meymana était Mohamed et en
ville on appelait Si Mohamed à cause de son accent qui indiquait qu'il était né
à Marnia tout prés de la frontière marocaine là où tous les Mohamed ont un Si
pour marquer le respect dû au nom du prophète. C’était un homme laissé à vif
par l’existence, gardant de son adolescence un vertige mélancolique. Il venait
chaque jour, comme beaucoup, à l'aube, chercher du travail sur le port. On les
appelait les journaliers.
Ils débarquaient des tuiles de Marseille, du ciment,
des briques et des wagons d’alfa pour fabriquer cordages et espadrilles pour la
métropole. S'il y avait une arrivée de bateau, ils avaient alors du travail
pour quarante cinq sous la journée,
sinon ils s'en retournaient chez eux démunis, accablés et honteux.
La famille l'avait marié à la mère de Meymana, jeune
orpheline, accueillie par eux. Ils avaient l'espoir d'en faire un homme
tranquille. Sa mère était de vingt cinq ans sa cadette.
Si Mohamed était un transgresseur que la morale de la
famille paternelle réprouvait fortement. Il aimait par-dessus tout l'état
amoureux, aussi comme le monde des femmes était séparé du monde des hommes, les
rencontres se faisaient dans les marges de la société au grand dam de la
famille issue d’une zaouïa soufie du sud ouest de l’Algérie.
Il avait eu sa fille Meymana la cinquantaine passée et
il avait pour elle une véritable passion, passion amplement prodiguée par tous
les deux. Si Mohamed aimait le musicien égyptien Abdelwahab et rêvait par
exemple de marier sa fille à son fils rien que pour pouvoir écouter sa musique,
étendu sur un sofa, le narguilé à la main aimait-il dire.
Lui aussi était parti, comme tant d'autres, chercher du
travail en France. Meymana et sa mère le retrouveront quatre années plus tard.
Il mourra peu de temps après leurs retrouvailles en famille.
Alors comment combler ce manque?
Comment tuer le père quand le sien lui semblait
immortel malgré sa mort ?

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