lundi 13 avril 2015

Chapitre 4 L'homme tranquille


L'homme tranquille

Meymana pensait au Kateb docker sur le port d’Alger dans les années 50, pendant que son père à elle l’était sur le port d’Oran. Sur le débarcadère, son père  on l'appelait Francisco parce qu'il parlait couramment l'espagnol qu’il avait appris à force de travailler sur les docks où les ouvriers espagnols étaient nombreux, comme dans toute la ville d'Oran d'ailleurs.

Le vrai nom du père de Meymana était Mohamed et en ville on appelait Si Mohamed à cause de son accent qui indiquait qu'il était né à Marnia tout prés de la frontière marocaine là où tous les Mohamed ont un Si pour marquer le respect dû au nom du prophète. C’était un homme laissé à vif par l’existence, gardant de son adolescence un vertige mélancolique. Il venait chaque jour, comme beaucoup, à l'aube, chercher du travail sur le port. On les appelait les journaliers.
Ils débarquaient des tuiles de Marseille, du ciment, des briques et des wagons d’alfa pour fabriquer cordages et espadrilles pour la métropole. S'il y avait une arrivée de bateau, ils avaient alors du travail pour quarante cinq sous la journée, sinon ils s'en retournaient chez eux démunis, accablés et honteux.
La famille l'avait marié à la mère de Meymana, jeune orpheline, accueillie par eux. Ils avaient l'espoir d'en faire un homme tranquille. Sa mère était de vingt cinq ans sa cadette.
Si Mohamed était un transgresseur que la morale de la famille paternelle réprouvait fortement. Il aimait par-dessus tout l'état amoureux, aussi comme le monde des femmes était séparé du monde des hommes, les rencontres se faisaient dans les marges de la société au grand dam de la famille issue d’une zaouïa soufie du sud ouest de l’Algérie.

Il avait eu sa fille Meymana la cinquantaine passée et il avait pour elle une véritable passion, passion amplement prodiguée par tous les deux. Si Mohamed aimait le musicien égyptien Abdelwahab et rêvait par exemple de marier sa fille à son fils rien que pour pouvoir écouter sa musique, étendu sur un sofa, le narguilé à la main aimait-il dire.
Lui aussi était parti, comme tant d'autres, chercher du travail en France. Meymana et sa mère le retrouveront quatre années plus tard. Il mourra peu de temps après leurs retrouvailles en famille.

Alors comment combler ce manque?
Comment tuer le père quand le sien lui semblait immortel malgré sa mort ?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire