Meymana avait vécu
avec Sergio dont elle avait eu un fils. Elle enseignait déjà,
lorsqu’elle l’avait rencontré à l'automne alors qu’il était étudiant à l’école
d’architecture de Grenoble. Depuis elle chérissait cette saison qui était une
vraie intériorité pour elle, c'était un lieu, une mélancolie tendre plus qu'un
espace de temporalité.
Sergio avait abandonné Buenos Aires au printemps pour
retrouver l'automne en France avec ses récoltes de coings, de châtaignes, de
poires et de noix. Il était arrivé avec le solstice d'hiver, après avoir laissé
l'Argentine du coup d'état de Jorge Videla et ses neuf mille morts. Les forces
armées y avaient appris leur leçon à partir du film sur la bataille d'Alger et
l’opération Condor faisait ravage dans les pays voisins.
Sergio avait rempli son sac à dos de romans de Luis
Borges, de dulce de leche, de mate et avait pris le bateau sans
culpabilité d'aucune sorte.
Sergio était issu des huit cents mille Argentins de
l'immigration libano syrienne du début du vingtième siècle et par ailleurs il
connaissait parfaitement le français
qu'il avait appris dans son pays dés le deuxième cycle scolaire, cette langue
construite, articulée, structurée, intellectuelle contrairement à la langue anglaise
plus murmurée.
Col de chemise ouverte et voix grave, sensuelle et
retenue à la fois, Meymana avait eu face à elle un être double, résistant à
tout sauf à la tentation, et elle l’avait imaginé volontiers étudiant le jour,
truand la nuit. Sergio cultivait cette mauvaise réputation, les tensions et les
querelles n’étaient pas pour lui déplaire et il aimait en allumer les mèches.
Il se dégageait de lui une forte mélancolie, celle de ces êtres qui n’ont pas
tiré la bonne carte qui espèrent une nouvelle donne et qui chorégraphient leur
quotidien en funambule.
Meymana avait aimé les fièvres inquiétantes de leurs
corps, le souffle et la saveur de leur relation, mélodie silencieuse à
l’ambiance orageuse. Elle, qui aimait la fluidité et la transparence de
l'aquarelle, avait commencé à peindre à l'huile à ce moment et ses toiles
étaient autant de lettres intimes à l’être aimé, autant de non-dits qui
celaient d’inattendus tourments. Très vite, elle s’était retrouvée seule à
élever son enfant, à s’interroger sur elle
même, sa présence aux autres, à l’amour, à la vie.
Sergio, ses études finies et quelques voyages en Europe
réalisés, repartit pour son pays l’Argentine après avoir été un militant
hésitant parfois entre la lente reddition et l’audace de changer la vie.
Longtemps désabusé et comme en sursis, Sergio redevenait un homme libre.
Pendant cette période Meymana était sans cesse dans une
touchante interrogation sur la fragilité et l’incertitude de leur relation,
aspirant à la légèreté autant qu’à la profondeur.
Durant des années après le départ de Sergio, malgré
d'autres relations, quelquefois intenses, sa vie s'était construite à son insu
autour de l’attente de son retour.
L'attente, cet état qu'elle reconnaissait bien comme les
interstices de blocs harmoniques de silence dans une partition musicale. Elle
l'avait aimé en son absence et peut être pour cette déficience.
Elle avait maintes fois espéré le voir ressurgir comme
la proue du bateau après une énorme vague, sans qu'il ne décourageât jamais de
cette attente ! L’amour devenait une leçon d’absence.
Alors
quelquefois, elle ouvrait son sac à mémoire qu’elle savourait comme une
friandise douce amère, dont il restait des traces sensibles, une odeur, une
couleur qui condensaient le passé et le présent dans un éternel recommencement
avait-elle espérer, jusqu’à cet automne à Oran. Aujourd'hui, elle était en quelque
sorte asséchée par l'effort colossal qu'elle avait fourni : elle avait mis un
point final à sa relation passionnelle avec Sergio. Elle avait du, avec lui,
faire face à un énorme égo avec une relation à l’affectif atrophiée et une
difficulté à aimer réelle.
Elle en était tombée amoureuse, elle avait appris à
l'aimer et maintenant il lui fallait désapprendre.

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