lundi 13 avril 2015

Chapitre 6 L'automne à Grenoble




L'automne à Grenoble

Meymana avait vécu  avec Sergio dont elle avait eu un fils. Elle enseignait déjà, lorsqu’elle l’avait rencontré à l'automne alors qu’il était étudiant à l’école d’architecture de Grenoble. Depuis elle chérissait cette saison qui était une vraie intériorité pour elle, c'était un lieu, une mélancolie tendre plus qu'un espace de temporalité.

Sergio avait abandonné Buenos Aires au printemps pour retrouver l'automne en France avec ses récoltes de coings, de châtaignes, de poires et de noix. Il était arrivé avec le solstice d'hiver, après avoir laissé l'Argentine du coup d'état de Jorge Videla et ses neuf mille morts. Les forces armées y avaient appris leur leçon à partir du film sur la bataille d'Alger et l’opération Condor faisait ravage dans les pays voisins.

Sergio avait rempli son sac à dos de romans de Luis Borges, de dulce de leche, de mate et avait pris le bateau sans culpabilité d'aucune sorte. 

Sergio était issu des huit cents mille Argentins de l'immigration libano syrienne du début du vingtième siècle et par ailleurs il connaissait parfaitement  le français qu'il avait appris dans son pays dés le deuxième cycle scolaire, cette langue construite, articulée, structurée, intellectuelle contrairement à la langue anglaise plus murmurée. 

Col de chemise ouverte et voix grave, sensuelle et retenue à la fois, Meymana avait eu face à elle un être double, résistant à tout sauf à la tentation, et elle l’avait imaginé volontiers étudiant le jour, truand la nuit. Sergio cultivait cette mauvaise réputation, les tensions et les querelles n’étaient pas pour lui déplaire et il aimait en allumer les mèches. Il se dégageait de lui une forte mélancolie, celle de ces êtres qui n’ont pas tiré la bonne carte qui espèrent une nouvelle donne et qui chorégraphient leur quotidien en funambule.

Meymana avait aimé les fièvres inquiétantes de leurs corps, le souffle et la saveur de leur relation, mélodie silencieuse à l’ambiance orageuse. Elle, qui aimait la fluidité et la transparence de l'aquarelle, avait commencé à peindre à l'huile à ce moment et ses toiles étaient autant de lettres intimes à l’être aimé, autant de non-dits qui celaient d’inattendus tourments. Très vite, elle s’était retrouvée seule à élever son enfant,  à s’interroger sur elle même, sa présence aux autres, à l’amour, à la vie. 

Sergio, ses études finies et quelques voyages en Europe réalisés, repartit pour son pays l’Argentine après avoir été un militant hésitant parfois entre la lente reddition et l’audace de changer la vie. Longtemps désabusé et comme en sursis, Sergio redevenait un homme libre.

Pendant cette période Meymana était sans cesse dans une touchante interrogation sur la fragilité et l’incertitude de leur relation, aspirant à la légèreté autant qu’à la profondeur.
Durant des années après le départ de Sergio, malgré d'autres relations, quelquefois intenses, sa vie s'était construite à son insu autour de l’attente de son retour.
L'attente, cet état qu'elle reconnaissait bien comme les interstices de blocs harmoniques de silence dans une partition musicale. Elle l'avait aimé en son absence et peut être pour cette déficience. 

Elle avait maintes fois espéré le voir ressurgir comme la proue du bateau après une énorme vague, sans qu'il ne décourageât jamais de cette attente ! L’amour devenait une leçon d’absence.

Alors quelquefois, elle ouvrait son sac à mémoire qu’elle savourait comme une friandise douce amère, dont il restait des traces sensibles, une odeur, une couleur qui condensaient le passé et le présent dans un éternel recommencement avait-elle espérer, jusqu’à cet automne à Oran. Aujourd'hui, elle était en quelque sorte asséchée par l'effort colossal qu'elle avait fourni : elle avait mis un point final à sa relation passionnelle avec Sergio. Elle avait du, avec lui, faire face à un énorme égo avec une relation à l’affectif atrophiée et une difficulté à aimer réelle. 

Elle en était tombée amoureuse, elle avait appris à l'aimer et maintenant il lui fallait désapprendre.

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