Le baiser sur la
tombe d’Oscar Wilde
La nuit tombait sur Grenoble et la place Notre Dame
commençait à se remplir de toute la faune des bobos. Elle s'enfuit à deux pas
de là, vers le musée d'art contemporain où il y avait une nocturne. Elle avait
envie de revoir Matisse et son "Intérieur aux aubergines" avec ses
tissus et tapis superposés aux motifs et arabesques de toutes sortes. Bien sur,
ce n'était pas l'"Odalisque à la culotte rouge" du musée de
l'Orangerie avec ses courbes, ses rondeurs et son mystère, mais elle avait une
affection toute particulière pour "Les aubergines".
Au printemps dernier, May était venue voir l'exposition
de Chagall et l'avant-garde russe où une
place particulière fut réservée à Kandinsky dont elle appréciait les panoramas
structurés par le pouvoir évocateurs des couleurs. La gouache de Chagall
"En avant, en avant", un homme géant au chapeau qui déploie ses
jambes dans un ciel bleu, l'impressionna beaucoup plus que "le double
portrait au verre de vin" plus connu et qu'elle avait déjà vu au Centre Georges
Pompidou. L’onirisme de Chagall la transportait, ainsi que l’idée chez lui, que
l’art ne puisse pas être uniquement l’objet d’un manifeste prosélyte ou d’un
concept.
Cet automne, le musée avait choisi d’exposer de très
beaux dessins italiens, tout en présentant le fond graphique français
profondément intellectuel, amoureux de la mesure et de l'équilibre se dégageant
ainsi de l'influence italienne plus sensuelle. Elle fut très émue devant
"l'Etude de L'homme penché en avant" de Simon Vouet.
Elle s'approchait des dessins de David lorsqu'elle
aperçut Stephano, toujours la plume à la main avec son encrier.
Ils allèrent au Cinq, le café adossé au musée, au décor
design branché mêlant verre et acier, avec un mobilier de récupération hésitant
entre l’exotique et l’ancien. Devant eux, la perspective donnait sur la place
Notre Dame et à l’angle on distinguait le fleuve. Stephano, avait vingt sept
ans, plutôt grand, brun, avec des cheveux très noirs bouclés et des yeux
noisettes clairs bordés de cils noirs épais : un Bogart moderne, sans
l'imperméable au col remonté et le borsalino, juste la voix grave. L’air
lunaire, il se dégageait cependant de lui un mélange de violence et de douceur,
une certaine assurance sans qu’elle soit dominatrice pour autant. Ses attaches
étaient robustes, sa gestuelle élégante. L’index de sa main gauche était taché
d’encre, un jean délavé de rigueur avec un tee shirt noir large au graphisme
blanc où l’on voyait une ménagère poursuivre de son rouleau pâtissier une
souris, signait la marque de sa génération un peu punk .
Ils parlèrent ensemble de l’exposition du musée et de
l’art du dessin en Italie. Alors Maymana se hasarda à lui demander l’origine de
son nom, question qu’elle posait rarement tant elle la trouvait intrusive.
Stephano était-il italien ? Celui-ci lui expliqua, qu’en fait, il
s’appelait Stéphane et qu’il avait ajouté un o à une période précise de sa vie.
Il n’avait jamais connu son père, disparu juste avant sa naissance. Stephano
n’en avait aucun souvenir hormis ce que lui en avait dit sa mère, qui, elle,
était française. Son père était étudiant au Beaux Arts à Grenoble quand il
avait rencontré sa mère et il était algérien. Il avait grandi dans l’attente de
ce père et, au moment de sa première crise identitaire, il avait décidé d’ajouter
un O à son prénom parce qu’il se sentait tellement différent de ses camarades de
classe qui n’avaient de cesse de l’interroger sur ses origines, tant il était
trahi par son physique méditerranéen.
Adolescent, il s’était oxydé les cheveux, puis plus
tard, il avait plongé dans la littérature et le dessin comme d’autres dans la
psychanalyse. Le mensonge sur ses origines, mais aussi la blessure narcissique
qu’elle avait provoquée, l’énergie déployée à garder le secret, occupait le
cœur de sa recherche identitaire.
Pour ses dessins il n’employait jamais la couleur, il
lui fallait de l’encre noire et une plume pour creuser le papier. Durant les
années 90, Stephano avait fait son premier voyage en Algérie. Il avait
abandonné ses études à l'école des Beaux arts en cours d’année pour cela. Il
avait laissé le silence et l’éloignement l’envahir, seule balance entre une
légèreté enfantine et des fureurs adultes.
Malgré la guerre, la violence, l’insécurité, l’Algérie
l’éblouit par sa lumière, la variété de ses paysages et, somme toute, l’humour
désespéré des Algériens lui convenait tout à fait ; ceux-ci haïssaient
leur pays à coup de grandes giclées d’ironie acide et ils en détaillaient les
tares avec une vraie rage amoureuse.
Son voyage dura une année durant laquelle, il sillonna
tout le pays, se mettant sans cesse en danger, scrutant chaque visage dans
l’espoir de découvrir les traits de son père. Il rentra en France épuisé, un
peu moins malheureux et bizarrement apaisé. L’errance n’était pas une simple
absence ni le refus de s’attacher aux choses de la vie.
Il était parti à la quête d’une histoire absente,
introuvable. De retour à Grenoble, il entama des études de lettres et fit son
mémoire sur la littérature algérienne de langue française. Depuis Stephano aimait les voyages pour se régénérer le
regard, se mettre en danger, rompre le quotidien et surtout pour la conscience
du seuil. Il avait besoin de changer de lieu pour
nourrir son imaginaire. En découvrant un pays il en aimait la dimension
initiatique. Il aimait à dire que ce n'était pas le lieu qui faisait le
voyageur, mais le voyageur qui faisait le lieu. Après tout l'homme n'était-il
pas nomade au départ ? La voix de Stephano faisait entendre des distorsions
rauques qui partaient dans le grave au moment des confidences murmurées.
Stephano était en décalage avec sa génération, à vingt ans, il s'était
beaucoup ennuyé à force d’avoir placé
trop haut ce qu'il désirait être. Il reproduisait alors, au gré de son
inspiration capricieuse, tantôt désespérée tantôt joyeuse, des dessins sans les
trahir mais en les chargeant d'un parfum trompeur qui ne faisait que souligner
la douleur des émotions.
Aujourd'hui il se sentait mourir à lui-même, et il renaissait grâce à
des énergies nouvelles qui émergeaient : il n'avait plus de conflit de soi à
soi.
Meymana lui avait fait d'abord découvrir
le peintre Soulages, puis lui avait relu "Voyelles" de Rimbaud
pour lui faire découvrir la couleur espérait-elle:
A noir,
E blanc
I rouge
U vert
O bleu …
Stephano lui fit découvrir le Garouste écrivain. Mey reconnut aussitôt
son concept de "l'Indien et du Classique". L'Indien était pour
Garouste un intuitif, un insoumis, un créatif pendant que le Classique était un
homme pétri par la norme, qui ne fera qu'obéir en rêvant d'ascension sociale.
Elle approuvait sa critique de la peinture de la fin du XX siècle où le
discours et le concept faisait l'œuvre.
Pour sa part, elle avait peint
tôt et, écrit tard, écrasée qu'elle était par toute la littérature française du
XIX et XXème siècle. En effet elle avait pour la lecture et les livres une
forme de recherche de vie, sensible au rythme d'une phrase comme aux pulsations
de son cœur.
Stephano et Meymana trouvaient,
qu'il était rare et bon d'être bouleversé par une œuvre, dont la pensée
de celui qui écrivait, permettait de
remonter à l'origine pour s'affranchir du conditionnement de l'éducation et de
la société, outil aussi efficace et moins onéreux que la psychanalyse.
Cependant il commençait à se faire tard, aussi Stephano raccompagna Meymana et
ils se séparèrent en se promettant de s’appeler prochainement.
Mey était bouleversée par cette passion chez Stephano
pour l’Algérie, passion, qu’elle avait perdue à la fin de la guerre sans nom
qui avait opposée militaires et islamistes. Elle avait tant cru dans le
processus démocratique qui devait sortir le pays de la dictature des
militaires !
Après une période d’ouverture politique réelle, le
processus électoral fut arrêté, la violence commença et deux cent mille
Algériens périrent sans que l’opinion internationale s’en émeuve. Cependant la
dictature était toujours là et, le pays s’islamisait et se radicalisait plus
que jamais.
Les anciens caciques du FLN se reconvertissaient en PDG
des anciennes compagnies nationales et le libéralisme économique prenait
l’Algérie de plein fouet.
Des capitaux aux origines floues affluaient, la
richesse de certains devenait ostentatoire pendant que d’autres sombraient dans
l’indigence. La corruption atteignait des sommets. Les militaires après avoir
pillé le pays avaient fait le lit du populisme caritatif. A ce moment là,
quelque chose s’était rompue entre Meymana et l’Algérie – peut-être la
nostalgie mêlée à l’espoir- tout cela était perdu. Ce pays lui était attaché
mais c’était comme un baiser sur la tombe d’Oscar Wilde au travers d'une vitre.
Camus devint son écrivain de compagnie, lui aussi avait
trahi !

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