mardi 14 avril 2015

Chapitre 8 Comme un Giacometti dans un champ de coquelicots


Comme un Giacometti dans un champ de coquelicots

Meymana rentrait à son appartement avec en elle quelque chose de doux, cotonneux, délicat en résonnance inconsciente avec la désolation. Stephano lui téléphona pour lui proposer de lui présenter un dessin probablement d’un artiste algérien, qui venait de découvrir chez sa mère lorsqu’il avait du faire du rangement. Sans force ni énergie pour sortir, elle l’invita à passer chez elle.
Leur relation à Stephano et elle, était faite de beaucoup d'affinées et de quelques d’oppositions pas trop radicales dont la relation contemporaine à la culture psy et la peinture abstraite. Tous deux aimaient hors mis la littérature française, le roman américain en particulier cette littérature de l'espace avec un énorme non dit celui du génocide de la culture indienne. Ils aimaient cette écriture du réel loin des imaginaires des écrivains français. Les écrivains américains étaient issus de tous les milieux sociaux alors que les écrivains français venaient pour une grande majorité de certains arrondissements parisiens et ils étaient tous professeurs, journalistes avocats ou médecins.
Stephano mettait aussi en parallèle celle ci à la littérature algérienne coincée entre la mer et le désert avec ce "trop dit” qu’était la guerre d'Algérie". Le passé en France on le sacralisait avec le patrimoine pendant que les Américains avaient une passion pour la table rase et le renouvellement.

Pour ce qui était de la peinture, Mey aimait la couleur quand  Stephano préférait le noir et elle, elle savait que cela marquait leurs différences de génération : à elle l'espoir des années post 68 , à lui le désespoir des années 80. Cependant la jouissance muséale était éloignée de l'état d'esprit de Meymana, alors que Stephano semblait très soucieux de la conservation du patrimoine. Elle se méfiait que l'esthétisme qui y régner souvent, elle pensait avec Garouste que la beauté était la part narcissique du voyeur, qu’elle était un leurre destinée à détourner du vrai sujet celui qui regarde, aime ou admire un tableau.

Quand à la psychanalyse Mey préférait Jung à Freud parce que pour Jung le principe de thérapie c'était sa propre créativité et aussi Mey reprochait à Freud de n'avoir rien compris au plaisir féminin, Stephano avait une grande reconnaissance pour Freud que Meymana vouait plutôt à Karl Marx.

Quand elle observait Stephano, Meymana était éprouvée devant tant de jeunesse, rarement  la fragilité et l'intensité n'avaient été autant mêlées, doux et dur à la fois, triomphant et hésitant. Stephano était un bloc d'assurance et de fragilité : un Giacometti dans un champ de coquelicots. Quand il dessinait il occupait tout l'espace, était-ce par  peur de la respiration ou  celle de l'absence  et laquelle ? Stephano semblait avoir muri dans l'inquiétude. Il lui rappelait cette exposition de photos dans une librairie qu’il affectionnait particulièrement, on y voyait une photo de Simone de Beauvoir en robe rouge aux milieux de portraits de ses confrères en noir et blanc. 

Stephano était le coquelicot en habit rouge. Souvent elle avait eu la tentation de le mettre en garde contre cette tristesse qui semblait  lui phagocyter son énergie.

Il arrivait très agité par sa trouvaille : un marouflé sur toile qui avait été réalisé sur papier. Pour lui c’était l’inattendu, et l’inespéré. C’était un dessin à la pierre noire avec des rehauts de craie blanche et sanguine. Le sujet était incarné par trois personnages dont, un enfant au centre, et le paysage était un bord de mer. Les périphéries étaient simples avec des nuances dégradées obtenues par du hachurage et de l’estompage. L’univers de l’artiste synthétisait la tendresse et la douceur d’une scène estivale, somme toute, banale, un éclat de mémoire méditerranéenne. Le pointillé comme un non-dit une retenue, conférait une belle densité à cet inaccoutumé vocabulaire pictural. Cela ressemblait à un dialogue au milieu d’une méditation au faîte de son rayonnement émotionnel : une invitation au voyage dans une contrée réelle ou allégorique. La composition était d’une fraicheur singulière. 
 Cette scène décrite dans le dessin suscitait des réminiscences chez Meymana. Elle se rappelait une photo d’elle, enfant voire bébé au bord de la mer, encadrée par son frère adoptif et son cousin. Elle était troublée, plus elle observait le dessin de Stephano, plus sa photo s’imposait à elle.  Elle mit cette pensée de coté et s’attacha au dessin, certaines questions ne peuvent recevoir de réponse et fuient le langage comme la peste. Meymana  savait que chaque dessin, chaque trait révèle la personnalité de celui qui les trace. Elle examina le papier, la signature totalement illisible mais d’une graphie qui lui semblait proche de l’arabe dans le geste.
La radio était allumée et, dans le flash d'informations on annonçait au milieu de l'actualité du "printemps arabe" la fermeture de la librairie des Beaux arts à Alger. Mey et Stephano firent un bond tous les deux vers la source comme pour vérifier qu'elle était bien réelle cette info.. ils retournèrent à leur place effondrés, cette librairie était un monument d'histoire littéraire algérienne; elle avait été fréquenter par Camus et Kateb venait y corriger ses épreuves de son roman poème Nedjma. Le journaliste précisait qu' il y avait une mobilisation du milieu intellectuel algérois pour lutter contre cette fermeture. Mey pensait qu'ils devaient être bien peu nombreux puisque beaucoup étaient morts ou s'étaient exilés durant la décennie noire des années 90. 
Malgré la réticence de Meymana, Stephano décidait de prendre un billet d'avion pour Alger, il lui confiait son tableau et partait précipitamment préparer son sac à dos pour son voyage.

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