La sanction
Stephano était prostré dans sa cellule
dont les murs suintaient de crasse et d’humidité. Les cafards semblaient chez
eux, ils étaient énormes, bruyants même et la nuit on pouvait aussi apercevoir
les yeux luisants, moqueurs des rats s’emparant de leur territoire. Alors
Stephano fredonnait Robert Wyatt comme un chant du grillon dans la nuit,
espérant qu’il tiendrait à distance ses nouveaux compagnons.
«Au
début, des comètes balbutiaient, ni poissons, ni rades, ni horloge, ni
mesure… Rien que des mots
futiles et profonds, fugitifs et gracieux qu’il récitait comme un conteur qui
se grefferait une langue inventée et ainsi convoquerait une nébuleuse d’images,
de couleurs et de sensations oniriques qui l’empêcherait de faire démultiplier
son angoisse de l’enfermement.
Ils étaient deux dans cet espace
nauséabond, l’autre homme était un détenu de droit commun qui en était à son
troisième séjour en prison. Il était jeune, avec une barbe hirsute et un bon
niveau de langue en Français. Mohand était diplômé de la faculté de biologie
d’Alger, sans appétit, ni pour la vie ni pour la mort. Il vivait de débrouille
en attendant de trouver un poste ou même un petit boulot qui lui permettrait de
se nourrir et se vêtir. Les jours passaient pour lui dans le désespoir et les
amphétamines. Puis un jour un imam était venu lui parler et depuis il
déambulait dans les rues de la Casbah le Coran dans une poche, et les amphets
de l’autre qu’il avait arrêté de consommer mais qu’il continuait de vendre.
Avec Stephano il parlait religion et poésie, tous deux aimaient Rimbaud et
Baudelaire.
Mohand lui apprit certains mots
typiquement algérois comme Entik que
l’on pouvait traduire par : ça va ? Les Bouzias, qui étaient les durs de la Belle Epoque,
l’utilisaient, ce n’était ni de l’arabe, ni du berbère ni du français et cela
datait du temps où résidaient à Alger etturck
, les Turcs, el malttia les Maltais
et les Spagnouls (les Espagnols) tous
Ouled el Bled fils du pays. On
entendait aussi beaucoup Zaâma qui
illustrait l’ironie à l’algérienne,
acide et complice à la fois. Zaâma ou
soi disant, pouvait être placé dans une phrase aussi souvent qu’on le
souhaitait, y compris en français, pour montrer qu’on n’est pas dupe. Cependant
pour Mohand, parmi tous, H’nana qui
voulait dire tendresse, était le plus beau. Stephano lui apprit
l’Oranais : Nichen c’est à dire
tout droit, un mot mystère qui n’était ni arabe, ni targui, ni kabyle. Si tu
veux être mon copain, Hand, tiens-toi nichen !
Stephano fut sorti de sa cellule et déféré devant le juge pour entendre ce
qu’on lui reprochait. La sanction tomba : atteinte à la sureté de l’Etat
par une puissance étrangère. Un long filet de sueur coula de sa tempe à sa joue
s’arrêta au coin de ses lèvres .


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