lundi 13 avril 2015

Chapitre 7 Savoir partir, c'est savoir vivre !


Savoir partir, c’est savoir vivre !

Elle l’avait revu, après plusieurs années de séparation, qu’elle avait vécu sans sensation de manque précise, juste l’attente. Ils avaient pris rendez vous dans un café de la vieille ville : charmant troqué aux boiseries surannées et aux cloisons de verre gravé. Aux murs une exposition du photographe Hamid Debarrah dont le thème était la transmission aux travers d’objets du quotidien : une femme et une poterie, un bijou kabyle, une empreinte à gâteau en bois, un flacon d’eau de fleur d’oranger...

Elle l’entendait parler, assise en face de lui et elle se surprenait à ne plus écouter : elle savait qu’à la fin de ses phrases il y aurait encore de l’égo, un énorme égo.

Cependant, voilà plusieurs mois, plusieurs années -elle avait oublié le nombre- qu’elle souhaitait revoir cet homme. Ils s’étaient écrits, des lettres souvent brèves d’ailleurs, ou avec des images, des articles ou photos de toiles et des cartes postales.
Au début, cela donnait l’occasion d’échanges et de joie partagée, parfois de disputes passionnées où elle touchait du doigt ce qui avait fait le choc de leurs personnalités dans le passé. Ils étaient tellement différents, son égoïsme avait rencontré son altruisme sacrificiel aurait expliqué la psychanalyse…
Cependant tous deux partageaient la même passion pour la langue française, la politique, la littérature, la peinture contemporaine, bref ce qui faisant la gloire de cette France des années soixante dix à savoir la Culture française. Pour sa part, elle avait été une jeune fille à la recherche identitaire plutôt floue. Sa jeunesse avait été remisée sans tracas ni fracas, une perte en silence avec une tristesse dense.
Il parlait.
Elle était au milieu de son adolescence plutôt sage d’ailleurs.
Il parlait.
La neige commençait à tomber sur la place Saint André et la vue de la façade XVIIème de l’ancien tribunal se brouillait grâce à la densité des flocons. Elle aimait cette place autant l’hiver que l’été avec sa vieille église plutôt laide et son théâtre désuet. Le fleuve juste derrière était la frontière avec le quartier italien adossé au flanc de la montage d’ou on voyait le fort de la Bastille. Une statue avec un lion terrassant un serpent marquait l’entrée de la rue et du quartier.
Il parlait.
Son regard s’accrochait à chaque flocon qui tombait jusqu’au sol. La température était plutôt agréable pour un mois de janvier et la lumière très douce à cause de la neige. Soudain elle se mit à espérer la sonnerie de son portable pour échapper à cette solitude imposée. Pourquoi Chantal son assistante ne l’appelait-elle pas ? Un refrain de chanson lui revenait en tête : « je ne veux pas vivre dans une pouponnière, les murs y sont arides et je manque d’air « . Elle ne manquait pas d’air, juste d’espace et de présence réelle. Il parlait d’un article sur un film français qu’il avait écrit pour les Cahiers du cinéma.
Pourtant il arrivait à parler d’elle : une note qu’elle avait écrite sur l’art, des toiles qu’elle avait exposées, son premier roman comme une promesse et un bilan où elle avait rangée sa chambre de jeune fille en restant fidèle à ses chers désordres : souvenirs d’amours fugaces, cartes postales, boitiers de CD, listes… Elle était intriguée, baignée dans la grande nostalgie qu’elle avait toujours pour leur relation. Son absence de la scène devenait tellement dense qu’il finit par se tourner un peu plus vers elle, juste un peu. Il plongea son regard dans ses yeux et s’en détourna très vite gêné. Est-ce qu’il la trouvait belle au moins ?
Un instant, elle observa son visage, le haut de son front là où la couleur de la peau devenait transparente, ce front large qui laissait toute sa place au regard. Les yeux étaient noirs, les cheveux noirs bien coupés et le nez aquilin. Sa voix avait mûri sans vieillir, s’était apaisée dans une sensualité à présent moins jouée que vécue. Le tableau était de plus en plus incongru.
Il mit fin au monologue.
Elle se rappela tout en cherchant son souffle, sa dernière toile qui se voulait un hommage « au Déjeuner sur l’herbe ». Les images défilaient toutes plus lumineuses les unes que les autres, qui venaient faire un écran au vide dans lequel elle se sentait. Elle était partagée entre la joie de l’avoir revu et la tristesse de ce vide.
Sergio lui lança un « à bientôt !» Elle lui répondit « Inch Alllah !»
Elle le quitta surprise de sa résistance au vertige, sa jeunesse pliée, rangée dans les tiroirs de sa mémoire sans gloire. La voilà adulte, étonnée, pas fière, malgré elle le miroir cassé, les débris jetés au père et l'écume à la mère. La jeunesse soldée, elle s'est détachée de son corps lavé, plein de rosée, d'épines et de pleurs sur des souvenirs devenus rances.


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