Stephano en était à son quatrième jour
de détention et à son huitième interrogatoire avec, sans cesse, le même motif
« il était un agent infiltré par une puissance étrangère qui se cachait
derrière des motifs intellectuels et humanitaires ». « Depuis le
Printemps arabe, ils étaient des centaines à activer dans le monde arabe et les
autorités en avaient moult preuves ».
L'interrogatoire commençait toujours
avec le même rituel la visite de son site Facebook où il y avait une série
d'articles qui témoignaient du rachat de certains lieux et espaces en Algérie
et Alger en particulier par des prête-noms afin de blanchir l'argent sale et
ceci y compris en France, y compris à Grenoble.
Ce jour là, le militaire qui le
questionnait était sibyllin, une fois de plus. Il semblait plutôt raffiné et
chose curieuse pour Stephano, il orientait ses questions sur son activité à
Grenoble mais surtout sur son entourage familial et le pourquoi de ses
différents séjours en Algérie. Celui-ci s’était curieusement présenté, il s'appelait
Hakim Ait Mansour.
Parfois il lui arrivait d’arrêter net
l'interrogatoire. Il sortait alors brusquement de la pièce comme troublé par
ses propres questions. D’autres fois il ne venait pas, durant plusieurs jours
et, se faisait remplacer par un autre qui déroulait toujours les mêmes
questions dans le même ordre :
1 son lieu et date de naissance
2 L’activité de sa mère à sa naissance
3 L’activité du père
4 le quartier où il habitait et les
amis avec il était en contact pour cette mission.
Un jour on le gratifia d’une prise de
sang « pour vérifier qu'il n'avait pas le sida » avait-on expliqué.
Stephano s'inquiétait de plus en plus, il commençait à craindre des pressions
qui pourraient se faire sur sa mère ou ses amis à Grenoble.
En effet, il ne connaissait que trop
bien les liens entre la France et l'Algérie, les frontières qui devenaient
soudain très poreuses lorsqu'il s'agissait de maintenir un système répressif.
Il avait eu l'occasion maintes fois, d'observer cela durant les années
quatre-vingt-dix, durant la guerre civile où la France avait été un allié sur
et indéfectible pour la junte militaire.
A Oran, Meymana venait de rencontrer
une personnalité hautement placée qui lui avait signifié son incapacité à faire
quoique ce soit pour elle. Le pouvoir était dans une très grande paranoïa du
fait du Printemps arabe et, chaque intervention de sa part deviendrait suspecte
et le mettrait lui même en danger. Il en était sincèrement désolé, mais la
situation étant extrêmement sensible et il lui fallait redoubler de prudence.
L'étau se resserrait sur Stephano et
les nouvelles de Haroun n'étaient guère plus encourageantes ; tout moyen
d'action semblait bloqué. Au mieux, Stephano allait passer
plusieurs mois, voire plusieurs années, incarcéré ou serait expulser vers la
France, au pire il s’ajouterait aux nombreux disparus jusqu’à ce qu’on oublie
son existence et même son nom. Haroun conseillait aussi à Mey et Neyla de rentrer en France car
certaines de leurs allées et venues étaient observées avec de plus en plus de suspicion.
Meymana et Neyla décidèrent alors, de
faire une pause hammam pour essayer d'évacuer toute la tension et l’angoisse.
Elles optèrent pour le Hammam de l'Horloge dans la vieille ville d'Oran.
La première pièce très chaude
ralentissait la respiration comme pour mieux entrer en soi, enveloppées de la
vapeur, elles passèrent dans la deuxième pièce moins chaude où trônait la tayaba e à adoucir les corps avec son
gant rugueux et vigoureux. Mais Neyla proposa à Mey de lui faire elle même le
gommage de son corps.
Pendant que Mey
posait des interrogations sur les raisons qui avaient précipité Stephano dans
ce gouffre, Neyla gommait son dos, ce corps que les années
avaient rendu plus généreux et plus doux. Elle en aimait les formes,
l'élasticité de sa peau, l'odeur qui s'en dégageait qui mêlée à la vapeur
venait la troubler. Meymana lui retira avec
douceur le gant de gommage qu'elle enfila à son tour pour s'occuper du corps de
Neyla qui frémissait sous sa main, tout en lui racontant son amour des hommes.
Puis elle dénoua ses cheveux pour les enduire de rassoul et d'huile d'argan, pendant que Neyla procédait à un henné.
Ainsi parées, elles
passèrent à l'autre pièce où elles procédèrent au rinçage. Une fois fait, elles
s'entourèrent le corps de la fota et
sortirent se reposer sur les sedariettes
et déguster un thé à la menthe tout en continuant leur conversation.
Neyla cacha sa
déception et sa frustration derrière une contradiction très littéraire : non
certains passages de l'œuvre de Kateb n'étaient pas datés !

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