Haroun
Il retrouvait les anciens de la tragédie de quatre-vingt-onze
et du "Printemps berbère". Il avait une affection toute particulière
pour Haroun, qui avait connu les geôles du pouvoir suite à la répression de
1980 contre le MCB (mouvement culturel berbère) lors du « Printemps
berbère qui avait enflammé le pays suite à une interdiction faite à l’écrivain
Mouloud Mammeri, de présenter son livre sur la culture kabyle lors d'une
conférence. La question de la reconnaissante de la culture et de la langue
berbère se posait ainsi sur la scène politique, enfin!
En quatre-vingt-dix Haroun avait intégré un parti
d'opposition dont il était devenu le leader et il avait fait partie des
négociateurs avec des représentants d'autres sensibilités politiques du « Pacte
de Rome » qui souhaitait une solution pacifique et politique à la tragédie
qui se déroulait avec un peuple pris en tenailles entre les islamistes armés et
les militaires.
Haroun et Stephano passèrent leur nuit à évoquer les
événements récents de la place Tahir en Egypte, la révolution tunisienne, la
Lybie....
Haroun faisait beaucoup de parallèle entre la situation égyptienne
et algérienne : une armée au pouvoir soutenue par les puissances occidentales,
un pays dont la religion dominante se radicalise et se politise, une très
grande misère sociale et une manne d'hydrocarbures accaparée par quelques-uns.
L'Egypte risquait à tout moment de basculer dans la violence si le scrutin
électoral n'était pas reconnu et on
était dans un bras de fer entre l'armée et les "frères musulmans"
comme en quatre-vingt-onze avec le FIS en Algérie. Haroun était inquiet de la
situation au Proche Orient et il lui semblait que les Occidentaux, avec des
intérêts troubles, jouaient avec le feu, eux, qui avaient été si indifférents à
la situation algérienne en quatre-vingt-onze et aux deux cents milles morts qui
en suivirent.
II évoquait aussi l'état de l'Université où il enseignait,
il lui décrivait la censure morale qui y régnait, la misère sociale et la
corruption qui gangrenait le système éducatif. Il racontait qu’on était passé
d’un état de siège aux premiers élections libres, de l’arrêt du processus
électoral, au retour, et, à l’assassinat du Président Boudiaf, et à la guerre
sans trace ni front pour être aujourd’hui dans une Algérie extenuée vivant une
pression omniprésente doublée d’une psychose prête à se réveiller au moindre
vent mauvais.
Haroun haïssait ce pouvoir militaire de tout son être, il
avait bien tenté de s'exiler à Paris mais il était vite revenu ne supportant
pas, la culpabilité qui le rongeait d'avoir laissé ses camarades derrière lui,
ni le manque de tous les lieux écrins de pierres baignés de lumière où les
figuiers, les oliviers et les oiseaux mutins se mettaient en dialogue. Il
aimait cette espèce de saudade
frangée d’ironie et cette respiration inattendue qui vient spontanément
lorsqu’on s’accorde à la nature de la vie en Méditerranée aussitôt sorti
d’Alger où tonnait la déflagration du monde.
La guerre avait ceci de particulier qu’elle poussait à
l’extrême jusqu’à l’absurde, jusqu’à la mort, la logique de la mémoire
collective. Les guerres du passé pouvaient peser parfois très lourds sur
des générations bien après les signatures des armistices et des frissons
continuaient de naître sur les corps, des générations suivantes, des années et
des décennies plus tard.

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