lundi 13 avril 2015

Chapitre 6 L'automne à Grenoble




L'automne à Grenoble

Meymana avait vécu  avec Sergio dont elle avait eu un fils. Elle enseignait déjà, lorsqu’elle l’avait rencontré à l'automne alors qu’il était étudiant à l’école d’architecture de Grenoble. Depuis elle chérissait cette saison qui était une vraie intériorité pour elle, c'était un lieu, une mélancolie tendre plus qu'un espace de temporalité.

Sergio avait abandonné Buenos Aires au printemps pour retrouver l'automne en France avec ses récoltes de coings, de châtaignes, de poires et de noix. Il était arrivé avec le solstice d'hiver, après avoir laissé l'Argentine du coup d'état de Jorge Videla et ses neuf mille morts. Les forces armées y avaient appris leur leçon à partir du film sur la bataille d'Alger et l’opération Condor faisait ravage dans les pays voisins.

Sergio avait rempli son sac à dos de romans de Luis Borges, de dulce de leche, de mate et avait pris le bateau sans culpabilité d'aucune sorte. 

Sergio était issu des huit cents mille Argentins de l'immigration libano syrienne du début du vingtième siècle et par ailleurs il connaissait parfaitement  le français qu'il avait appris dans son pays dés le deuxième cycle scolaire, cette langue construite, articulée, structurée, intellectuelle contrairement à la langue anglaise plus murmurée. 

Col de chemise ouverte et voix grave, sensuelle et retenue à la fois, Meymana avait eu face à elle un être double, résistant à tout sauf à la tentation, et elle l’avait imaginé volontiers étudiant le jour, truand la nuit. Sergio cultivait cette mauvaise réputation, les tensions et les querelles n’étaient pas pour lui déplaire et il aimait en allumer les mèches. Il se dégageait de lui une forte mélancolie, celle de ces êtres qui n’ont pas tiré la bonne carte qui espèrent une nouvelle donne et qui chorégraphient leur quotidien en funambule.

Meymana avait aimé les fièvres inquiétantes de leurs corps, le souffle et la saveur de leur relation, mélodie silencieuse à l’ambiance orageuse. Elle, qui aimait la fluidité et la transparence de l'aquarelle, avait commencé à peindre à l'huile à ce moment et ses toiles étaient autant de lettres intimes à l’être aimé, autant de non-dits qui celaient d’inattendus tourments. Très vite, elle s’était retrouvée seule à élever son enfant,  à s’interroger sur elle même, sa présence aux autres, à l’amour, à la vie. 

Sergio, ses études finies et quelques voyages en Europe réalisés, repartit pour son pays l’Argentine après avoir été un militant hésitant parfois entre la lente reddition et l’audace de changer la vie. Longtemps désabusé et comme en sursis, Sergio redevenait un homme libre.

Pendant cette période Meymana était sans cesse dans une touchante interrogation sur la fragilité et l’incertitude de leur relation, aspirant à la légèreté autant qu’à la profondeur.
Durant des années après le départ de Sergio, malgré d'autres relations, quelquefois intenses, sa vie s'était construite à son insu autour de l’attente de son retour.
L'attente, cet état qu'elle reconnaissait bien comme les interstices de blocs harmoniques de silence dans une partition musicale. Elle l'avait aimé en son absence et peut être pour cette déficience. 

Elle avait maintes fois espéré le voir ressurgir comme la proue du bateau après une énorme vague, sans qu'il ne décourageât jamais de cette attente ! L’amour devenait une leçon d’absence.

Alors quelquefois, elle ouvrait son sac à mémoire qu’elle savourait comme une friandise douce amère, dont il restait des traces sensibles, une odeur, une couleur qui condensaient le passé et le présent dans un éternel recommencement avait-elle espérer, jusqu’à cet automne à Oran. Aujourd'hui, elle était en quelque sorte asséchée par l'effort colossal qu'elle avait fourni : elle avait mis un point final à sa relation passionnelle avec Sergio. Elle avait du, avec lui, faire face à un énorme égo avec une relation à l’affectif atrophiée et une difficulté à aimer réelle. 

Elle en était tombée amoureuse, elle avait appris à l'aimer et maintenant il lui fallait désapprendre.

Chapitre 5 Le baiser sur la tombe d'Oscar Wilde


Le baiser sur la tombe d’Oscar Wilde

La nuit tombait sur Grenoble et la place Notre Dame commençait à se remplir de toute la faune des bobos. Elle s'enfuit à deux pas de là, vers le musée d'art contemporain où il y avait une nocturne. Elle avait envie de revoir Matisse et son "Intérieur aux aubergines" avec ses tissus et tapis superposés aux motifs et arabesques de toutes sortes. Bien sur, ce n'était pas l'"Odalisque à la culotte rouge" du musée de l'Orangerie avec ses courbes, ses rondeurs et son mystère, mais elle avait une affection toute particulière pour "Les aubergines".
Au printemps dernier, May était venue voir l'exposition de Chagall et l'avant-garde russe  où une place particulière fut réservée à Kandinsky dont elle appréciait les panoramas structurés par le pouvoir évocateurs des couleurs. La gouache de Chagall "En avant, en avant", un homme géant au chapeau qui déploie ses jambes dans un ciel bleu, l'impressionna beaucoup plus que "le double portrait au verre de vin" plus connu et qu'elle avait déjà vu au Centre Georges Pompidou. L’onirisme de Chagall la transportait, ainsi que l’idée chez lui, que l’art ne puisse pas être uniquement l’objet d’un manifeste prosélyte ou d’un concept.

Cet automne, le musée avait choisi d’exposer de très beaux dessins italiens, tout en présentant le fond graphique français profondément intellectuel, amoureux de la mesure et de l'équilibre se dégageant ainsi de l'influence italienne plus sensuelle. Elle fut très émue devant "l'Etude de L'homme penché en avant" de Simon Vouet.
Elle s'approchait des dessins de David lorsqu'elle aperçut Stephano, toujours la plume à la main avec son encrier.
Ils allèrent au Cinq, le café adossé au musée, au décor design branché mêlant verre et acier, avec un mobilier de récupération hésitant entre l’exotique et l’ancien. Devant eux, la perspective donnait sur la place Notre Dame et à l’angle on distinguait le fleuve. Stephano, avait vingt sept ans, plutôt grand, brun, avec des cheveux très noirs bouclés et des yeux noisettes clairs bordés de cils noirs épais : un Bogart moderne, sans l'imperméable au col remonté et le borsalino, juste la voix grave. L’air lunaire, il se dégageait cependant de lui un mélange de violence et de douceur, une certaine assurance sans qu’elle soit dominatrice pour autant. Ses attaches étaient robustes, sa gestuelle élégante. L’index de sa main gauche était taché d’encre, un jean délavé de rigueur avec un tee shirt noir large au graphisme blanc où l’on voyait une ménagère poursuivre de son rouleau pâtissier une souris, signait la marque de sa génération un peu punk .

Ils parlèrent ensemble de l’exposition du musée et de l’art du dessin en Italie. Alors Maymana se hasarda à lui demander l’origine de son nom, question qu’elle posait rarement tant elle la trouvait intrusive. Stephano était-il italien ? Celui-ci lui expliqua, qu’en fait, il s’appelait Stéphane et qu’il avait ajouté un o à une période précise de sa vie. Il n’avait jamais connu son père, disparu juste avant sa naissance. Stephano n’en avait aucun souvenir hormis ce que lui en avait dit sa mère, qui, elle, était française. Son père était étudiant au Beaux Arts à Grenoble quand il avait rencontré sa mère et il était algérien. Il avait grandi dans l’attente de ce père et, au moment de sa première crise identitaire, il avait décidé d’ajouter un O à son prénom parce qu’il se sentait tellement différent de ses camarades de classe qui n’avaient de cesse de l’interroger sur ses origines, tant il était trahi par son physique méditerranéen.
Adolescent, il s’était oxydé les cheveux, puis plus tard, il avait plongé dans la littérature et le dessin comme d’autres dans la psychanalyse. Le mensonge sur ses origines, mais aussi la blessure narcissique qu’elle avait provoquée, l’énergie déployée à garder le secret, occupait le cœur de sa recherche identitaire.
Pour ses dessins il n’employait jamais la couleur, il lui fallait de l’encre noire et une plume pour creuser le papier. Durant les années 90, Stephano avait fait son premier voyage en Algérie. Il avait abandonné ses études à l'école des Beaux arts en cours d’année pour cela. Il avait laissé le silence et l’éloignement l’envahir, seule balance entre une légèreté enfantine et des fureurs adultes.
Malgré la guerre, la violence, l’insécurité, l’Algérie l’éblouit par sa lumière, la variété de ses paysages et, somme toute, l’humour désespéré des Algériens lui convenait tout à fait ; ceux-ci haïssaient leur pays à coup de grandes giclées d’ironie acide et ils en détaillaient les tares avec une vraie rage amoureuse.
Son voyage dura une année durant laquelle, il sillonna tout le pays, se mettant sans cesse en danger, scrutant chaque visage dans l’espoir de découvrir les traits de son père. Il rentra en France épuisé, un peu moins malheureux et bizarrement apaisé. L’errance n’était pas une simple absence ni le refus de s’attacher aux choses de la vie.
Il était parti à la quête d’une histoire absente, introuvable. De retour à Grenoble, il entama des études de lettres et fit son mémoire sur la littérature algérienne de langue française. Depuis Stephano aimait les voyages pour se régénérer le regard, se mettre en danger, rompre le quotidien et surtout pour la conscience du seuil. Il avait besoin de changer de lieu pour nourrir son imaginaire. En découvrant un pays il en aimait la dimension initiatique. Il aimait à dire que ce n'était pas le lieu qui faisait le voyageur, mais le voyageur qui faisait le lieu. Après tout l'homme n'était-il pas nomade au départ ? La voix de Stephano faisait entendre des distorsions rauques qui partaient dans le grave au moment des confidences murmurées.

Stephano était en décalage avec sa génération, à vingt ans, il s'était beaucoup ennuyé à force d’avoir  placé trop haut ce qu'il désirait être. Il reproduisait alors, au gré de son inspiration capricieuse, tantôt désespérée tantôt joyeuse, des dessins sans les trahir mais en les chargeant d'un parfum trompeur qui ne faisait que souligner la douleur des émotions.
Aujourd'hui il se sentait mourir à lui-même, et il renaissait grâce à des énergies nouvelles qui émergeaient : il n'avait plus de conflit de soi à soi.
Meymana lui avait fait d'abord découvrir  le peintre Soulages, puis lui avait relu "Voyelles" de Rimbaud pour lui faire découvrir la couleur espérait-elle:
A noir,
E blanc
I rouge
U vert
O bleu …
Stephano lui fit découvrir le Garouste écrivain. Mey reconnut aussitôt son concept de "l'Indien et du Classique". L'Indien était pour Garouste un intuitif, un insoumis, un créatif pendant que le Classique était un homme pétri par la norme, qui ne fera qu'obéir en rêvant d'ascension sociale. Elle approuvait sa critique de la peinture de la fin du XX siècle où le discours et le concept faisait l'œuvre.

Pour sa part,  elle avait peint tôt et, écrit tard, écrasée qu'elle était par toute la littérature française du XIX et XXème siècle. En effet elle avait pour la lecture et les livres une forme de recherche de vie, sensible au rythme d'une phrase comme aux pulsations de son cœur.
Stephano et Meymana trouvaient,  qu'il était rare et bon d'être bouleversé par une œuvre, dont la pensée de celui qui écrivait,  permettait de remonter à l'origine pour s'affranchir du conditionnement de l'éducation et de la société, outil aussi efficace et moins onéreux que la psychanalyse. Cependant il commençait à se faire tard, aussi Stephano raccompagna Meymana et ils se séparèrent en se promettant de s’appeler prochainement.
Mey était bouleversée par cette passion chez Stephano pour l’Algérie, passion, qu’elle avait perdue à la fin de la guerre sans nom qui avait opposée militaires et islamistes. Elle avait tant cru dans le processus démocratique qui devait sortir le pays de la dictature des militaires !
Après une période d’ouverture politique réelle, le processus électoral fut arrêté, la violence commença et deux cent mille Algériens périrent sans que l’opinion internationale s’en émeuve. Cependant la dictature était toujours là et, le pays s’islamisait et se radicalisait plus que jamais.
Les anciens caciques du FLN se reconvertissaient en PDG des anciennes compagnies nationales et le libéralisme économique prenait l’Algérie de plein fouet.
Des capitaux aux origines floues affluaient, la richesse de certains devenait ostentatoire pendant que d’autres sombraient dans l’indigence. La corruption atteignait des sommets. Les militaires après avoir pillé le pays avaient fait le lit du populisme caritatif. A ce moment là, quelque chose s’était rompue entre Meymana et l’Algérie – peut-être la nostalgie mêlée à l’espoir- tout cela était perdu. Ce pays lui était attaché mais c’était comme un baiser sur la tombe d’Oscar Wilde au travers d'une vitre.
Camus devint son écrivain de compagnie, lui aussi avait trahi !

Chapitre 4 L'homme tranquille


L'homme tranquille

Meymana pensait au Kateb docker sur le port d’Alger dans les années 50, pendant que son père à elle l’était sur le port d’Oran. Sur le débarcadère, son père  on l'appelait Francisco parce qu'il parlait couramment l'espagnol qu’il avait appris à force de travailler sur les docks où les ouvriers espagnols étaient nombreux, comme dans toute la ville d'Oran d'ailleurs.

Le vrai nom du père de Meymana était Mohamed et en ville on appelait Si Mohamed à cause de son accent qui indiquait qu'il était né à Marnia tout prés de la frontière marocaine là où tous les Mohamed ont un Si pour marquer le respect dû au nom du prophète. C’était un homme laissé à vif par l’existence, gardant de son adolescence un vertige mélancolique. Il venait chaque jour, comme beaucoup, à l'aube, chercher du travail sur le port. On les appelait les journaliers.
Ils débarquaient des tuiles de Marseille, du ciment, des briques et des wagons d’alfa pour fabriquer cordages et espadrilles pour la métropole. S'il y avait une arrivée de bateau, ils avaient alors du travail pour quarante cinq sous la journée, sinon ils s'en retournaient chez eux démunis, accablés et honteux.
La famille l'avait marié à la mère de Meymana, jeune orpheline, accueillie par eux. Ils avaient l'espoir d'en faire un homme tranquille. Sa mère était de vingt cinq ans sa cadette.
Si Mohamed était un transgresseur que la morale de la famille paternelle réprouvait fortement. Il aimait par-dessus tout l'état amoureux, aussi comme le monde des femmes était séparé du monde des hommes, les rencontres se faisaient dans les marges de la société au grand dam de la famille issue d’une zaouïa soufie du sud ouest de l’Algérie.

Il avait eu sa fille Meymana la cinquantaine passée et il avait pour elle une véritable passion, passion amplement prodiguée par tous les deux. Si Mohamed aimait le musicien égyptien Abdelwahab et rêvait par exemple de marier sa fille à son fils rien que pour pouvoir écouter sa musique, étendu sur un sofa, le narguilé à la main aimait-il dire.
Lui aussi était parti, comme tant d'autres, chercher du travail en France. Meymana et sa mère le retrouveront quatre années plus tard. Il mourra peu de temps après leurs retrouvailles en famille.

Alors comment combler ce manque?
Comment tuer le père quand le sien lui semblait immortel malgré sa mort ?

dimanche 12 avril 2015

Chapitre 3 L'oeuvre


L'œuvre

May se dépêcha de rentrer à Canastel et d'ouvrir plutôt un livre de Kateb Yacine. Elle avait envie de l'entendre lui parler de Nedjma, Nedjma le roman fondateur de la littérature algérienne contemporaine, poème et épopée à la fois. Elle aimait la charge métaphorique de l'histoire de cette famille où, la question à la fois nécessaire et impossible des origines, était posée. Kateb l'écrivain aux trois langues dans une Algérie qui divise, ceux-là même qu'elle est sensée réunir. Nedjma l'étoile que Kateb reçut entre les yeux, Nedjma la femme fatale, cette autre mystérieuse et inquiétante, cette altérité dangereuse et fascinante à la fois. Nedjma la cousine tant aimée et sublimée, dont le manque et la frustration finit par engendrer le poète. Nedjma l'œuvre réparatrice ? Kateb, dont la mère est  devenue folle, après les évènements de Sétif durant lesquels son fils de quinze ans fut emprisonné. La mère que Fanon soigna, et dont la tragédie signa la naissance de l'homme révolté.
Kateb était venu mourir à Grenoble où Meymana habitait. Longtemps elle garda en mémoire cette photographie dans le journal local de son cercueil porté par ceux-là même qui l’avait ostracisé.

Son séjour se finissait à Canastel, et le taxi était en route vers l’aéroport El Sénia où l'avion l'attendait. Bien sur il fallut compter avec une heure de retard, ce qui lui laissa le loisir d'un dernier café.
Elle s'installait lorsque elle aperçut une silhouette familière à la table d'à coté. Le jeune homme qui dessinait une plume à la main lui sourit et se présenta. En fait c'était la personne du musée Demaëght qui croquait sur le parvis en plein soleil. Celui-ci partait pour la France.

Stephano habitait lui aussi Grenoble où il était bibliothécaire. Il lui montra ses dessins de la ville d'Oran et remarqua le livre de Kateb sur la table de Meymana. Il se mit alors à lui parler avec passion de Nedjma, du rapport de Kateb à la langue française qu’il considérait comme « un butin de guerre », de sa révolte politique contre l’arabisation et le refus de reconnaître l’arabe dialectal et le berbère comme langues nationales, de son amour illégitime pour la cousine mariée et de sa fréquentation de Lautréamont et Baudelaire. Rien de tout cela n'était inconnu à Meymana mais elle le laissa parler avec la reconnaissance de quelqu'un qui partage une passion commune avec elle. Le jeune homme conseilla à Mey de lire aussi Jean Sénac, cet oranais qui avait fondé dés 1964 la galerie 54 où il exposa des 1964 les peintres Khadda, Aksouh et Martinez. Ils firent le voyage jusqu’à Grenoble ensemble. La conversation littéraire fut très animée : qui de Baudelaire ou Lautréamont avait le plus influencé Kateb, comment se cristallise le poids de deux générations écrit à l’encre sympathique dans les imaginaires, qui de Mohamed Dib ou de Kateb avait le plus influencé la littérature algérienne ? Arrivés à bon port, ils se quittèrent satisfaits de leurs échanges.

Place Notre Dame

Grenoble est une ville compliquée, dont on a du mal à comprendre l’urbanisme, avec des quartiers très autonomes les uns par rapport aux autres, dont on saisit mal l’unité. La place Grenette avec les quais semblaient figés dans l’histoire, et au nord de la ville, dans le quartier Berriat les usines sont juxtaposées aux immeubles traditionnels avec des réalisations plus modernes faites de verre et d’acier. Bizarrement les revêtements de ses sols sont différents d’un quartier à l’autre ; là des pavés gris, ici des pierres apparentes et plus loin du béton. Meymana retrouva son appartement, un trois pièces spacieux, aux plafonds hauts, au parquet en chêne et à la lumière généreuse sur les murs d’un camaïeu blanc et perle.

Il se situait juste dernière celui du docteur Gagnon d’où, de la terrasse, Stendhal avait observé la bourgeoisie locale, réfugié chez le grand‘ père maternel où il s’était installé pour échapper à la douleur du père qui venait de perdre sa femme.
Elle déballa ses affaires et partit  flâner du coté de la place Notre Dame et de sa fontaine des Trois Ordres.
C’était un de ses lieux préférés, loin devant le Jardin de Ville et son kiosque l’été. On y voyait quelquefois Kamel déambuler sa radio collée à l‘oreille, chantant les jours fastes, et hurlant les jours, hélas, nombreux où il allait mal. Meymana aimait particulièrement les places autour des vieux quartiers : la place aux Herbes et la place Saint André, la place Sainte-Claire mais cette dernière uniquement le matin, l’après midi le marché passé, celle ci paraissait tellement embourgeoisée comme on peut l’être en province. Ces places étaient un lieu de métissage des couches sociales de la ville qui, hélas, depuis quelques années s’étaient cloisonnées et sédimentées.
Elle s’attabla au café le Centenaire, certaine d’y retrouver quelques têtes familières ; d’ailleurs il y avait là Neyla, une jeune femme au décolleté qui allumait le monde sans pudeur. Celle-ci avait fait sa thèse sur le théâtre de Kateb Yacine et avait sollicité l’aide et le soutien de Meymana lorsqu’elle était arrivée en France durant les années 80. Mey aimait parler avec elle de littérature et de culture culinaire. Neyla avait ce qu’on appelait de l’esprit, ce mélange minutieux et volatil, d’intelligence, d’humour, de vivacité et d’impertinence.
Durant les années 70 Neyla avait suivie la tournée de Kateb en Algérie, lorsqu’il avait été exilé par le pouvoir à Sidi Bel Abbés au moment où l’écrivain avait opté définitivement pour un théâtre d’expression populaire avec l’utilisation de l’arabe dialectal : exit le berbère et l’arabe littéraire « il fallait construire une nation ! ».

D’ailleurs elles étaient assises non loin de la rue Très Cloitre, là où avait été joué la pièce de Kateb Yacine « Mohamed prend ta valise » à la Chapelle Saint Marie d’en Bas. C’était une farce drôle et mordante qui racontait l’histoire d’un jeune homme dont la vie est partagée entre la France où il travaillait et l’Algérie où il vivait avec sa femme Aïcha.
Neyla lui parla d’un projet sur l’auteur porté par les bibliothèques auquel elle allait participer tout en hésitant encore car le contour de l’exposition ne semblait pas bien définie et elle se savait exigeante sur la manière dont elle présenterait son travail, qui était le fruit de tant de recherches et d’aller retours en Algérie durant une période où Kateb Yacine se déplaçait beaucoup dans le pays et disposait de peu de temps pour répondre aux sollicitations des étudiants.

Chapitre 2 Une Ithaque arabe


Une Ithaque arabe

La ville était encore chaude et humide du siroco, aussi en remontant la rue d'Arzew, elle s'arrêta pour se rafraîchir chez Mira le meilleur glacier d'Oran, Meymana était plasticienne et enseignait l’histoire de l’art en France à Grenoble. Elle était réceptive à la beauté du graphisme, aux vibrations sensuelles des taches colorées comme autant de touches sur une partition. Les musées et les galeries étaient ses ports d’attache, à elle l’expatriée expulsée de ses racines. Elle peignait des femmes, amantes solitaires, solaires, ombrageuses, dans des ambiances orageuses qu’elle transformait en une matière fluide. Autant de carrousels de corps aussi changeants que les flux et reflux des marées, qu’elle se plaisait à installer dans une ville imaginaire, une Ithaque arabe. Sa peau laiteuse, malgré les origines paternelles du sud algérien, avait un peu brunie au soleil. Son corps était plutôt grand avec des hanches généreuses, une taille marquée, des jolies jambes, des mains élégantes et fines avec une bague à la pierre d’ambre dépolie et derrière les lunettes en écaille des yeux mordorés tirant vers le vert. Sa voix était gaie, malgré une mélancolie délicate.
C’était une femme farouche, charnelle, tendre et frangée d’humour, obstinée qui n’en faisait qu’à sa tête. Sa douloureuse expatriation vers la France avait laissé son enfance aux antipodes de la naïveté doucereuse mais si sécurisante.
Meymana passa devant le cinéma Vox, au 122 de la rue d’Arzew, à côté de l'ancien appartement de Camus, puis elle fit demi-tour vers le marché Gargentha. Une fois ses courses accomplies, elle remonta en direction du boulevard Zabana pour faire escale au musée des Beaux Arts. Elle passa devant la maison familiale, un immeuble du XIXème siècle, plutôt cossu où la famille paternelle avait emménagé à la fin de l’année soixante deux, délaissant la maison traditionnelle avec son patio de la Médina Jadida pour le centre ville. Le marchand ambulant de figues de barbarie était toujours là, en bas de l'immeuble, adossé au tronc d'arbre peint à la chaux.
A cette époque sa mère, jeune veuve,  avait décidé de rentrer au pays devenu indépendant, espérant trouver du travail pour élever ses enfants dans une Algérie libre. Le retour dans la famille paternelle fut plutôt rude, pour elle qui n'était que la pièce rapportée, veuve, qui plus est, de ce qui avait été la brebis galeuse d'une famille bien pensante de la petite bourgeoise lettrée en arabe et en français, ce qui à l'époque conférait un certain statut.
Six mois après, elle repartait en France, à Grenoble, sa fille de huit ans sous le bras.

Meymana s'engouffra rapidement au musée Demaëght pour échapper aux souvenirs douloureux et pour y trouver une collection de tableaux, hélas, dans le même état que son enfance. Camus avait raison, Oran était une ville indifférente à la douleur, El Bahia comme on la surnommait,  voulait s'étourdir.
Et fuir, éternellement fuir.
Elle se sentait comme son personnage Meursault, amoureuse du soleil qui ne laisse pas d’ombre, et elle aussi, ne souhaitait pas se simplifier la vie. Meymana aurait voulu imbibé dans la mer ses souvenirs, ses émotions pour les ralentir jusqu’à les figer dans un bien être amniotique.
Cette ville fermée à la mer, juste ouverte et offerte au ciel était bel et bien le Labyrinthe du minotaure et elle avait peur de s’y perdre, elle qui était venue chercher la lumière avec la solitude et le silence.
Juste une femme nue, amoureuse du soleil qui ne laisse pas d’ombre !
Au sortir du musée, Mey buta sur un jeune homme assis sur le parvis, un bloc de dessin dans une main et dans l’autre un flacon d’encre. Elle s’étonna de le voir à l’extérieur, il lui parla alors du soleil sans ombre.

Décidemment Camus était partout dans cette ville !

samedi 11 avril 2015

Chapitre 1 La plage de canastel


La plage de Canastel

L'été venait de se terminer à Oran et les plages se vidaient enfin. Et c'est pour cette vacance presque absolue, qu'elle avait loué une maison où elle s'était installée avec ses livres, ses papiers et ses aquarelles.
L'air était chaud encore, seule la lumière baissait doucement chaque jour
Meymana remontait la plage pour rentrer chez elle à Canastel, petite cité côtière aux genêts odorants, à sept kilomètres d’Oran où les pêcheurs à la ligne des quartiers Gambetta et Saint Eugène venaient s’installer sur les rochers au pied de la falaise, prés de la Cueva Del Agua pour taquiner le mulet, le bote ou la pastera.
C'était l'heure du déjeuner. Voilà une heure qu'elle marchait les pieds nus dans le sable encore chaud malgré l'automne qui s'installait tantôt ardent, tantôt gorgé de larmes.
C'était la basse saison pour les mariages en ville et les youyous débordant des voitures devenaient rares. La guerre entre les militaires et les islamistes se finissait aussi, la sécurité semblait revenir dans le pays.
Maymana sentait la faim l'envahir avant la fatigue qui allait suivre. Une photo vint s'interposer entre ces deux états : une photo en noir et blanc où l'on voyait deux jeunes hommes tenant un bébé sur une bouée au bord de la plage, et la petite fille aux cheveux frisés clairs ne semblait pas apprécier l'arrivée de la vague.
Ce bébé, c'était Meymana sur cette plage dont elle foulait le sable, et l'un des deux jeunes gens était son frère adoptif, l'autre son cousin.
Elle acquiesça un sourire, et ce faisant ses mains s'ouvrirent laissant glisser au sol un livre. 
Elle venait de relire « l'Etranger »  de Camus et pensait au passage dans ce livre de l'incident sur la plage de Bousseville.
Camus avait pour la ville d'Oran une distance ambiguë, pour lui elle était un lieu neutre où l'on s'ennuyait.

Cette ville qui tourne le dos à la mer ne l'avait pas séduit, ni la baie ouverte dominée par la montagne de l'Aïdour remplie de pins d'Alep. Les figuiers de barbarie et les agaves au bord du Fort de Santa Cruz, les falaises de la corniche et le Murdjago l'indifféraient. Oran l'impossible amour, lui avait inspiré à son corps défendant la Peste. Oran la ville populaire ne lui convenait pas. Lui l'homme dont la mère avait des origines modestes, lui préférait Alger l'aristocrate.
Sa mère à elle, était restée à Grenoble et elle aussi n'aimait plus Oran. Les femmes étaient enfermées dans les appartements au milieu des rires et des persiflages sur les jeunes filles en fleur.
Sa mère aimait marcher libre dans les rues de la médina, du boulevard Zabana au plateau Saint Michel, sans parler de flâner sur la Tahtaha où l’on entendait la voix fluette de Benyamina accompagnée de son violon,  tout en respirant l’odeur des beignets chez les gargotiers.
Elle pouvait s’arrêter devant le charmeur de serpent, ou les tours de passe-passe de Erroukhou, l’illusionniste aux cheveux blonds qui transformait un bonbon en billet de banque, ou aller au bain maure de l’Horloge. Auparavant elle aurait pris loin de laisser sa fille à la garderie des sœurs de la Présentation de Tours.
Dès 1962, elle s'était empressée de quitter le voile comme tant de femmes à l'indépendance. Kheira se souvenait du discours de Ben Bella les exhortant à le faire.
Depuis Boudiaf avait été assassiné. Après cela l'Algérie avait tourné le dos à la raison et, le chaos et les blessures n'étaient plus des ennemis. Dieu était devenu une sorte de Dieu "transitionnel", le passé était revisité et magnifié en âge d'or et une vision du monde bipolaire s'installait
Le repas terminé, un riz safrané aux crevettes fraîches achetées à la pêcherie, elle se préparait à aller en ville faire quelques courses.