La plage de
Canastel
L'été venait de se terminer à Oran et les plages se
vidaient enfin. Et c'est pour cette vacance presque absolue, qu'elle avait loué
une maison où elle s'était installée avec ses livres, ses papiers et ses
aquarelles.
L'air était chaud encore, seule la lumière baissait
doucement chaque jour
Meymana remontait la plage pour rentrer chez elle à Canastel,
petite cité côtière aux genêts odorants, à sept kilomètres d’Oran où les
pêcheurs à la ligne des quartiers Gambetta et Saint Eugène venaient s’installer
sur les rochers au pied de la falaise, prés de la Cueva Del Agua pour taquiner
le mulet, le bote ou la pastera.
C'était l'heure du déjeuner. Voilà une heure qu'elle
marchait les pieds nus dans le sable encore chaud malgré l'automne qui
s'installait tantôt ardent, tantôt gorgé de larmes.
C'était la basse saison pour les mariages en ville et
les youyous débordant des voitures devenaient rares. La guerre entre les
militaires et les islamistes se finissait aussi, la sécurité semblait revenir
dans le pays.
Maymana sentait la faim l'envahir avant la fatigue qui
allait suivre. Une photo vint s'interposer entre ces deux états : une photo en
noir et blanc où l'on voyait deux jeunes hommes tenant un bébé sur une bouée au
bord de la plage, et la petite fille aux cheveux frisés clairs ne semblait pas
apprécier l'arrivée de la vague.
Ce bébé, c'était Meymana sur cette plage dont elle
foulait le sable, et l'un des deux jeunes gens était son frère adoptif, l'autre
son cousin.
Elle acquiesça un sourire, et ce faisant ses mains
s'ouvrirent laissant glisser au sol un livre.
Elle venait de relire « l'Etranger » de Camus et pensait au passage dans ce livre
de l'incident sur la plage de Bousseville.
Camus avait pour la ville d'Oran une distance ambiguë,
pour lui elle était un lieu neutre où l'on s'ennuyait.
Cette ville qui
tourne le dos à la mer ne l'avait pas séduit, ni la baie ouverte dominée par la
montagne de l'Aïdour remplie de pins d'Alep. Les figuiers de barbarie et les
agaves au bord du Fort de Santa Cruz, les falaises de la corniche et le Murdjago l'indifféraient. Oran l'impossible
amour, lui avait inspiré à son corps défendant la Peste. Oran la ville
populaire ne lui convenait pas. Lui l'homme dont la mère avait des origines
modestes, lui préférait Alger l'aristocrate.
Sa mère à elle, était restée à Grenoble et elle aussi
n'aimait plus Oran. Les femmes étaient enfermées dans les appartements au
milieu des rires et des persiflages sur les jeunes filles en fleur.
Sa mère aimait marcher libre dans les rues de la médina,
du boulevard Zabana au plateau Saint Michel, sans parler de flâner sur la
Tahtaha où l’on entendait la voix fluette de Benyamina accompagnée de son
violon, tout en respirant l’odeur des
beignets chez les gargotiers.
Elle pouvait s’arrêter devant le charmeur de serpent,
ou les tours de passe-passe de Erroukhou, l’illusionniste aux cheveux blonds
qui transformait un bonbon en billet de banque, ou aller au bain maure de
l’Horloge. Auparavant elle aurait pris loin de laisser sa fille à la garderie
des sœurs de la Présentation de Tours.
Dès 1962, elle s'était empressée de quitter le voile
comme tant de femmes à l'indépendance. Kheira se souvenait du discours de Ben
Bella les exhortant à le faire.
Depuis Boudiaf avait été assassiné. Après cela
l'Algérie avait tourné le dos à la raison et, le chaos et les blessures
n'étaient plus des ennemis. Dieu était devenu une sorte de Dieu "transitionnel",
le passé était revisité et magnifié en âge d'or et une vision du monde
bipolaire s'installait
Le repas terminé, un riz safrané aux crevettes fraîches
achetées à la pêcherie, elle se préparait à aller en ville faire quelques
courses.

merci pour ce partage et ce voyage dans ce pays que je souhaite connaître avant de partir sur l'autre rive.
RépondreSupprimerPierre