samedi 11 avril 2015

Chapitre 1 La plage de canastel


La plage de Canastel

L'été venait de se terminer à Oran et les plages se vidaient enfin. Et c'est pour cette vacance presque absolue, qu'elle avait loué une maison où elle s'était installée avec ses livres, ses papiers et ses aquarelles.
L'air était chaud encore, seule la lumière baissait doucement chaque jour
Meymana remontait la plage pour rentrer chez elle à Canastel, petite cité côtière aux genêts odorants, à sept kilomètres d’Oran où les pêcheurs à la ligne des quartiers Gambetta et Saint Eugène venaient s’installer sur les rochers au pied de la falaise, prés de la Cueva Del Agua pour taquiner le mulet, le bote ou la pastera.
C'était l'heure du déjeuner. Voilà une heure qu'elle marchait les pieds nus dans le sable encore chaud malgré l'automne qui s'installait tantôt ardent, tantôt gorgé de larmes.
C'était la basse saison pour les mariages en ville et les youyous débordant des voitures devenaient rares. La guerre entre les militaires et les islamistes se finissait aussi, la sécurité semblait revenir dans le pays.
Maymana sentait la faim l'envahir avant la fatigue qui allait suivre. Une photo vint s'interposer entre ces deux états : une photo en noir et blanc où l'on voyait deux jeunes hommes tenant un bébé sur une bouée au bord de la plage, et la petite fille aux cheveux frisés clairs ne semblait pas apprécier l'arrivée de la vague.
Ce bébé, c'était Meymana sur cette plage dont elle foulait le sable, et l'un des deux jeunes gens était son frère adoptif, l'autre son cousin.
Elle acquiesça un sourire, et ce faisant ses mains s'ouvrirent laissant glisser au sol un livre. 
Elle venait de relire « l'Etranger »  de Camus et pensait au passage dans ce livre de l'incident sur la plage de Bousseville.
Camus avait pour la ville d'Oran une distance ambiguë, pour lui elle était un lieu neutre où l'on s'ennuyait.

Cette ville qui tourne le dos à la mer ne l'avait pas séduit, ni la baie ouverte dominée par la montagne de l'Aïdour remplie de pins d'Alep. Les figuiers de barbarie et les agaves au bord du Fort de Santa Cruz, les falaises de la corniche et le Murdjago l'indifféraient. Oran l'impossible amour, lui avait inspiré à son corps défendant la Peste. Oran la ville populaire ne lui convenait pas. Lui l'homme dont la mère avait des origines modestes, lui préférait Alger l'aristocrate.
Sa mère à elle, était restée à Grenoble et elle aussi n'aimait plus Oran. Les femmes étaient enfermées dans les appartements au milieu des rires et des persiflages sur les jeunes filles en fleur.
Sa mère aimait marcher libre dans les rues de la médina, du boulevard Zabana au plateau Saint Michel, sans parler de flâner sur la Tahtaha où l’on entendait la voix fluette de Benyamina accompagnée de son violon,  tout en respirant l’odeur des beignets chez les gargotiers.
Elle pouvait s’arrêter devant le charmeur de serpent, ou les tours de passe-passe de Erroukhou, l’illusionniste aux cheveux blonds qui transformait un bonbon en billet de banque, ou aller au bain maure de l’Horloge. Auparavant elle aurait pris loin de laisser sa fille à la garderie des sœurs de la Présentation de Tours.
Dès 1962, elle s'était empressée de quitter le voile comme tant de femmes à l'indépendance. Kheira se souvenait du discours de Ben Bella les exhortant à le faire.
Depuis Boudiaf avait été assassiné. Après cela l'Algérie avait tourné le dos à la raison et, le chaos et les blessures n'étaient plus des ennemis. Dieu était devenu une sorte de Dieu "transitionnel", le passé était revisité et magnifié en âge d'or et une vision du monde bipolaire s'installait
Le repas terminé, un riz safrané aux crevettes fraîches achetées à la pêcherie, elle se préparait à aller en ville faire quelques courses.

1 commentaire:

  1. merci pour ce partage et ce voyage dans ce pays que je souhaite connaître avant de partir sur l'autre rive.
    Pierre

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